Indigné ?
Le point de départ de cet article est un échange sur Facebook autour d’une actualité, la mise à disposition pour le mouvement Occupy Wall Street d’une série d’images-pictogrammes conçue par des graphistes. Pour voir de quoi il s’agit, suivez ce lien : http://occupydesign.org/
Le gros buzz autour de cette démarche montre que l’initiative est perçue comme positive, participant du mouvement, venant l’appuyer et le soutenir, et donc qu’elle est digne de respect, d’admiration et d’adhésion. Je ne vais pas débattre du bien-fondé du mouvement d’occupation de Wall Street, mais de la démarche proposée par ces graphistes, démarche menée probablement en toute bonne foi, en toute sincérité et en toute honnêteté de leur part.
En gros, si j’ai bien compris, il s’agit de donner à ce mouvement des outils graphiques pour plus et mieux communiquer autour de leurs idées et de leurs raisons de faire ce qu’ils font. A priori donc, rien de critiquable là-dedans et aucune raison de s’en offusquer. Pourtant il y a quelque chose qui ne me plaît pas du tout dans cette affaire.
L’articulation de mon argument se décompose en deux parties. La première porte sur la négation de la “parole émise” (l’ensemble des signes produits par ce mouvement : panneaux, images, etc.) et la seconde sur son effacement de l’espace du visible.
Une parole niée
Je reprends les mots utilisés sur le site des graphistes : “building a visual language” “universal icons” “logistical signs“… Ce qui est clairement énoncé là c’est bien que la mise en forme des signes émis par les indignés n’a pas capacité à faire sens/langage en soi. Certes ces signes sont des panneaux écrits au feutre sur des cartons, des banderoles réalisées avec les moyens du bord, des dessins réalisés sans forcément beaucoup de talent, mais ce sont des signes légitimes ; ils disent, en tant que signes et dans leur relatif amateurisme (en terme de réalisation), la subjectivité des indignés faite d’indignation, de colère, de révolte, de frustration, de sentiment d’injustice, etc.
Quelques images sur Google : http://www.google.com/search?q=occupy+wall+street
Je ne suis pas sûr que des technologies de communication issues de la signalisation autoroutière (système pictographique) soit à même de rendre des notions aussi complexes que celles de frustration ou d’injustice, ou des sentiments tels que la colère ou l’indignation. Ils sont en revanche capables de transformer l’émotion en pictogrammes objectivisant ce qui initialement (et qui ressort très bien des signes émis que ce soit à Madrid ou NY) relève du subjectif, de l’humain, du vécu direct. Il y a donc de mon point de vue tentative (mais certainement involontaire, inconsciente, irréfléchie) de nier la “visibilité des signes émis” en les recouvrant d’autre chose disant autre chose.
Ce “dire autre chose”, en venant superposer un autre ordre de discours à l’original, n’est pas neutre : il vise non pas à “professionnaliser” la mise en forme des signes émis (et même si c’était ça, je ne vois pas de raisons de le faire…) mais à les remplacer par un tout autre type de discours : un discours objectif, graphique, rationnalisé, chiffré, stéréotypé, calibré, ordonné. Bref, retirer la part d’humanité révoltée du jeu de signes pour la remplacer par une mise en forme portant son propre sens, décrivant son propre univers et réduisant des paroles complexes, maladroites, approximatives, en un jeu de signes simples.
Remplacer un être qui se représente, quelle que soit la maladresse de cette représentation, par un pictogramme de toilettes pour hommes n’est pas rendre la réalité de cette représentation, c’est la remplacer par autre chose ; remplacer un être qui dit par un graphe dynamique de valeurs en pourcentages n’est pas rendre le discours plus clair, mieux compréhensible ou plus universel, c’est le transformer en autre chose. Il y a donc là une forme de négation du discours original : tel qu’il se présente il est considéré comme inapte à dire ce qu’il veut dire, et nécessite donc que des professionnels le traduisent en langage compréhensible par le truchement de techniques de communication graphique.
Un effacement du visible
La seconde partie découle de la première : une fois la parole niée, par quoi la remplace-t-on ?
Ces signes graphiques suffisent-ils à dire que qu’ils sont censés dire ? Sûrement pas. De la même façon qu’un discours de parti politique peut venir nier la parole “brute” (émise lors d’une lutte sociale par exemple) pour la transformer en support argumentaire de programme politique, la retourner, la transformer, la récupérer ou l’instrumentaliser, la médiatisation pictographique des “paroles indignées” tente de les effacer en leur superposant une “parole policée”, lisse, nette, claire, sans aspérités.
On passe ainsi d’un coup de la “parole sauvage” à un “ensemble de signes argumentaires venant la mettre en sens - ce qui présuppose qu’elle n’avait pas de sens, ou en tout cas pas suffisamment. Cette mise en sens vient en quelque sorte nettoyer la parole de ses scories (son amateurisme, sa maladresse communicante) pour la fluidifier, la lisser, la polir. Mais ça ne fait pas que ça : comme si une certaine difficulté sociétale empêchait de reconnaître ces signes pour vrais tels qu’ils sont émis, dans l’état où ils sont produits et de la façon dont ils dialoguent avec nous, et donc que s’imposerait une sorte de nécessité de les remplacer par un “discours de vérité” communiquant.
On opère donc là une réintroduction dans l’ordre du discours moderne, où le contestataire pour exister doit se reconnaître dans le discours du contesté, dans le registre que celui-ci lui affecte, sous le régime des mots et des images que celui-ci lui impose, et dans la sémantique graphique ou verbale que celui-ci lui octroie. Ainsi conformé - mis en conformité avec l’ordre du discours - le contestataire trouve sa visibilité en même temps qu’il accepte son invisibilisation.
Pour comprendre ce fonctionnement, lire Portrait du colonisé d’Albert Memmi où l’auteur montre comment le colonisé finit par plus et mieux se reconnaître dans le discours du colonisateur que dans le sien propre, justement parce que l’injonction d’exister ne peut se réaliser qu’à cet endroit de la parole. Le vrai sens du pouvoir, c’est de pouvoir contraindre quoi que ce soit à ne prendre comme sens que celui qu’un pouvoir lui concède.
Cette initiative vise donc bien en dernier ressort à offrir au mouvement OWS un discours de communication qui, formellement au moins, tient lieu de “discours de vérité”.
Or il n’y a pas plus de neutralité des images qu’il n’y a d’interchangeabilité des images. L’interchangeabilité des images ne fait plus l’image ; on tombe alors dans le registre des pseudo-images type “image bank”, où un même visage souriant ne portant aucune émotion définie sert aussi bien dans la communication bancaire, la prestation d’agence de voyage ou la promotion d’un médicament. La démarche menée n’est donc pas une simple traduction (comme on passerait d’une langue à une autre ou d’un jeu de signes à un autre en préservant l’essence du sens) mais une suppression du sens et son remplacement par un autre.
Et donc je n’aime pas du tout cette démarche. Si les graphistes ont eux aussi envie de critiquer/contester un ordre destructeur, qu’ils s’en prennent à celui qu’ils essaient d’imposer à OWS. Qu’ils s’interrogent sur leur production, sur ce à quoi elle sert, sur les rouages qui l’animent et sur les méthodes qu’elles impliquent, ils rendront un meilleur service aux indignés du monde entier.