Des données pour quoi faire ?
Hier soir lundi 28 novembre j’ai été invité à participer au premier think tank Mulhouse Terre des nouveaux Possibles (http://www.terredesnouveauxpossibles.com/) autour du thème “Quel rôle pour l’institution demain ?” et portant sur les questions de territoires et de TIC innovantes.
Difficile en deux heures de faire le tour d’une aussi vaste question, mais qu’elle soit aussi ouvertement posée et débattue montre d’une part qu’elle a un sens - pas sûr qu’elle ait pu faire l’objet d’un “événement en soi” il y a encore deux ou trois ans - et de l’autre qu’elle se présente bien comme un enjeu majeur de la “révolution numérique” en cours ; merci donc à Martine Zussy et à la CCI Mulhouse d’avoir ouvert ce débat, et à Yves Thévonian d’avoir organisé et animé cette soirée.
J’ai essayé de présenter rapidement les questions liées à la déterritorialisation des ressources, aux changements de modalités identitaires que cela implique, et abordé la problématique du Digital Shadow (l’ombre informationnelle), de la nécessaire hybridation des territoires (physiques et virtuels) pour finir enfin sur celle de la légitimité des institutions/collectivités territoriales à exercer leurs missions et prérogatives sur un territoire que nous occupons de moins en moins et sur les moyens à mettre en oeuvre pour y remédier.
Je me rends bien compte que ce sont des questionnements complexes, pas du tout faciles, très théoriques et très abstraits - il est effectivement difficile de relier ces questionnements à des vécus directs du quotidien -, mais, toutes proportions gradées et au risque de paraître prétentieux, je me dis qu’il devait en être un peu de même au XVIIIe siècle quand des Kant et consorts venaient exposer les enjeux du monde moderne (la démocratie, les droits de l’homme, les Lumières, l’universalisme, la science, la raison) dans une Europe encore essentiellement rurale et largement dominée par des féodalités de droit divin. C’étaient là des questionnements tout aussi abstraits, tout aussi théoriques, purement intellectuels, et pourtant… pourtant, quelques décennies plus tard, ces questionnements étaient (et sont toujours) au coeur des enjeux et débats de nos sociétés.
Une première réaction attendue, habituelle, ne s’est pas fait attendre. Quelqu’un a parlé immédiatement du taux d’équipement et du niveau de compétence numérique de la société, des entreprises, etc. Cette question n’est aujourd’hui ni anodine ni hors-sujet mais elle le sera dans quelques années, c’est juste une question de temps. Le débat s’est ensuite organisé autour des interventions d’autres personnes, et au final on peut dire que l’assemblée était - comme d’habitude en pareil cas - divisée de fait en deux, d’un côté les “geeks”, partisans d’un “numérisme outrancier” et de l’autre les réalistes, partisans d’un pragmatisme opérationnel tenant compte des possibilités et contraintes politiques, techniques et économiques. Ceci vu de leur côté.
Vue de l’autre côté, l’assemblée était en fait divisée en deux, d’un côté les partisans d’une politique numérique volontariste appuyée par des faits, menée selon des méthodes et étayée d’exemples d’applications réalisées ailleurs, et de l’autre les tenants d’une attitude conservatrice légèrement archaïque, empêtrés dans des contradictions insolubles. C’est l’une de ces contradictions que je voudrais développer ici.
Dans le fil de la discussion sur l’ouverture des données publiques (open datas), un élu, plutôt jeune, se définissant lui-même comme ouvert au numérique, explique que chaque jour sa commune produit des centaines ou des milliers de documents, de données, d’informations, dont, dit-il, la quasi-totalité est absolument inintéressante. Des actes administratifs, des choses comme ça. En revanche, précise-t-il aussitôt, toutes les données intéressantes sont évidemment disponibles sur le site de la commune, il suffit d’aller les chercher.
J’ai trouvé cette attitude exemplaire du questionnement qui nous préoccupait ce soir-là. Je suis intervenu rapidement pour faire remarquer qu’à mon opinion une donnée en soi ne vaut rien, elle n’a aucune valeur. Elle ne prend de valeur, elle ne trouve son sens que couplée à d’autres, qu’associée à d’autres, que connectée à d’autres - qui elles non plus ne valent rien prises individuellement. Ce qui donne du sens à ces données, c’est l’intelligence collective mise en oeuvre quand des individus s’en emparent, les font se croiser, et pour finir en font émerger du sens en même temps qu’ils font émerger de la valeur. Ce gisement de valeurs potentielles (politiques, économiques, sociales, etc.) restera inexploité tant que des données seront considérées comme sans valeur par nos élus.
L’attitude top-down traditionnelle - la valeur de ces données est décidée d’en haut (qu’est-ce qui est bon pour nous, qu’est-ce qui a un sens pour nous ?) et redescend vers la base (nous) de façon pyramidale en niant l’intelligence collective sociétale - est donc contre-productive puisqu’elle empêche la création de valeur ajoutée à une masse d’informations qui, sans cette intelligence collective et sans les outils numériques qui rendent possible son émergence, reste essentiellement un coût. Le coût de production - coût humain, coût économique, coût énergétique, etc. - de ces données est colossal. Il occupe des millions de personnes en France. Il consomme une part astronomique de leur temps de travail annuel. Il représente une part énorme de la masse salariale globale.
Or il n’entre ni dans les missions ni dans les compétences des administrations de mettre en oeuvre les méthodes et outils pour faire émerger de la valeur de ce gisement inexploité. Elles n’en ont ni le temps, ni les moyens, ni les compétences, ni l’idée, ni les méthodes. La société, elle, en revanche, possède les qualités pour cela. On le voit tous les jours ailleurs.
Il y a donc une vraie contradiction dans ce discours d’élu. Dire que son souci, en tant qu’élu, est d’assurer une continuité équivalente de service aux citoyens dans des conditions économiques de plus en plus difficiles, avec des budgets de plus en plus réduits, et en même temps considérer qu’un gisement de richesses potentielles n’a pas de valeur est une attitude foncièrement intenable. Ce n’est pas une question générationnelle - il était probablement l’un des plus jeunes de la salle - c’est une pure question politique de relation entre institutions et administrés. Un pur problème de territoire : d’un côté le territoire réel - celui où l’institution exerce légitimement ces missions - et de l’autre un territoire virtuel, une somme exponentielle d’informations, de données, d’opinions et de savoir-faire potentiels… Ces deux territoires sont à reconnecter d’urgence.
Je crois que mieux que tout exposé théorique ce court échange a exactement cerné les enjeux de la problématique de la soirée. Je crois que nos représentants (élus, services, appareils administratifs) auraient tout intérêt à engager le dialogue avec la société. Que nous pouvons, en associant nos savoir-faire respectifs, nos compétences réciproques, nos énergies mutuelles, produire de la richesse là où elle est sous-exploitée. Richesse sociétale, économique autant que politique. C’est juste une question de confiance réciproque.
En tout cas de mon point de vue cet échange a montré l’utilité de telles rencontres. Merci aux organisateurs.