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Design web contre utilisabilité

Cet article a été écrit en 2006. Après quelques modifications il a été repris en 2007 sur mon site (http://www.vol-de-nuit.net/blog…unique-multiples). Fortement marqué à l’époque par les problématiques d’accessibilité, je le republie aujourd’hui en rajoutant un troisième chapitre plus général suite à une discussion sur le rôle de HTML engagée sur Facebook avec Stéphane Becker.

Le “schéma Gutenberg”

De l’invention de l’imprimerie jusqu’à la fin du siècle dernier, la communication par les médias s’est globalement organisée selon le schéma contenus multiples -> utilisateur unique. L’émergence chronologique de supports de communication - livres, affiches, journaux, radios, télévision, puis enfin Internet - délivrant chacun des messages différenciés (il va de soi que les contenus d’un spot télé, d’une affiche, d’une annonce-presse sont différents) nous a amené à considérer comme normal et naturel ce qui ne l’était pas : peu importait le destinataire final, c’était à lui de s’adapter. Ainsi par exemple il fut admis qu’un illettré ne puisse jamais accéder au contenu d’un journal, un malade alité à celui d’une campagne d’affichage, un non-voyant à celui d’un site web ou encore un voyageur à celui de son environnement habituel.

Si la multiplicité des médias a entraîné une multiplicité de contenus, l’utilisateur en revanche est resté unique au sens où il pouvait être défini comme un individu “standard”, aussi virtuel qu’idéal, doté d’une capacité de déplacement moyenne, d’une vision moyenne, d’une audition moyenne, etc., à charge pour lui, s’il n’entrait pas dans cette définition standard, de se doter d’outils d’aide et d’assistance (prothèses diverses, outils d’assistance) pour accéder à ces contenus, et donc de se rapprocher ainsi de l’ “utilisateur unique” tel que le définissait le schéma en vigueur. Ainsi, ce qui n’étaient au départ que des limites technologiques (impossibilité d’agrandir les textes des journaux par exemple) sont devenues des règles (celle de lisibilité par exemple) autour desquelles se sont construits un certain nombre de savoirs-faire.

L’apparition d’Internet a été prise alors comme une nouvelle pièce dans le dispositif global de communication, un outil de plus, certainement porteur de ses propres spécificités mais ne remettant toutefois pas en question le schéma global : un utilisateur “standard” équipé d’un matériel “standard” auquel l’on distribue des contenus dont la limitation technologique fait force de règle.

Ce schéma obsolète montre aujourd’hui ses limites… Elles sont parfois douloureuses : si jusqu’à présent une personne lourdement handicapée motrice pouvait, au prix d’efforts immenses, aller jusqu’à sa mairie pour retirer un document administratif, aujourd’hui, avec la dématérialisation des services administratifs, l’obtention de ce document est devenue impossible pour peu que cette personne ne puisse avoir une précision suffisante dans le maniement de la souris pour dérouler les menus du site web de sa commune… il y a donc effet inverse au but recherché et accroissement de la fracture numérique. Or Internet n’est pourtant pas en soi un média discriminant : c’est l’usage qu’on en fait et la conception qu’on en a qui le sont.

Une inversion radicale

L’appropriation du web par les graphistes à la fin du siècle dernier (j’en fais partie…) et l’application de leurs savoirs-faire issus du “papier” a posé une question qui n’avait pas lieu d’être : celle de la relation entre les sens d’un contenu et celui de l’aspect qu’il prend. Ceci ne signifie pas que le graphisme n’ait plus aucun rôle à jouer - un beau site sera toujours plus attractif qu’un autre - mais que l’aspect que prendra le contenu doit aujourd’hui être abordé indépendamment de sa conception et de sa structuration. Là réside toute la maturité de l’outil, maturité qui reste à créer.

Contrairement aux médias historiquement antérieurs (“schéma Gutenberg”), Internet n’a pas encore de limites technologiques connues. La conséquence est que l’ancien schéma “contenus multiples -> utilisateur unique”, historiquement lié aux limites technologiques des différents médias, peut s’inverser pour se rapprocher de la communication humaine et sociale, établie elle selon le schéma contenu unique -> utilisateurs multiples. En effet, nous ne dirons pas telle ou telle chose de la même façon à telle ou telle personne puisque l’environnement social et humain est à chaque fois différent : nous tenons compte de notre interlocuteur, de son statut, de ses capacités, de ses connaissances, de la relation qui nous unit ou nous sépare, etc. En d’autres termes, et pour en revenir à Internet, si le schéma antérieur plaçait l’outil-média au centre d’un schéma de communication où le destinataire n’avait qu’à s’adapter, le schéma moderne envisage quant à lui de remettre l’utilisateur au centre, dans une vision pleinement humaniste de l’outil. Cela signifie qu’un site n’est plus aujourd’hui conçu comme un affichage d’informations dont le sens est porté par la mise en forme ou la mise en page, mais plutôt comme une structuration particulière de contenu dont le destinataire seul - votre visiteur - détient le choix de l’aspect final.

Concrètement et pratiquement, cela signifie que quels que soient les choix que celui-ci opère (au niveau des outils à sa disposition : ordinateur, PDA, téléphone portable, etc. ou de son mode de vie : utilisateur nomade ou sédentaire) ou contraintes qu’il subit (handicaps invalidants) un contenu doit rester consultable sans altération de sens même s’il y a altération d’aspect, ce dernier dépendant de l’appareil technique qui le restituera. C’est le rôle de CSS de contrôler ces altérations d’aspect.

Les navigateurs modernes autorisent de la part de l’utilisateur de profondes modifications de l’aspect général du contenu. Ces modifications ne sont pas à prendre comme des contraintes dommageables dont on doit plus ou moins tenir compte, mais au contraire comme une avancée majeure vers un web devenu plus mature, c’est-à -dire investi de toute la puissance de ses possibilités et dégagé des limites historiques dans lesquelles il était circonscrit. L’internaute d’aujourd’hui n’est plus en demande d’une communication verticale (le message vient à lui sous une forme donnée) mais bien d’une communication horizontale : il trie le contenu, le choisit, le gère, l’organise, en choisit l’aspect, intervient ou pas sur celui-ci, le sauvegarde ou pas, l’imprime ou pas, bref : il le restitue à sa convenance.

La pertinence et la justesse du schéma contenu unique -> utilisateurs multiples est ainsi démontrée : il n’y a plus aujourd’hui un seul utilisateur standard et virtuel, mais autant de personnes différentes consultant différemment un même contenu sous des configuration différentes et en fonction de critères individuels qu’on ne peut ni ne doit anticiper. Nous n’avons pas à tenir compte (en théorie du moins) des spécificités de tel ou tel type d’utilisateur puisque c’est à lui que revient la prise en charge d’un mode de restitution de contenu conforme à ses attentes et besoins.

Du jeu des langages (ajout 2011)

La question sur le fond est celle de l’utilisation que nous avons des langages (HTML, CSS, etc.). HTML n’a pas été conçu pour “reproduire” du papier imprimé mais pour séquencer un flux de données numériques en entités sémantiques de façon à ce que tout appareil ou tout utilisateur puisse prendre connaissance de ce contenu, l’utiliser et interagir avec lui. CSS n’a pas été inventé pour “présenter du texte en colonne” ou “caler un bloc au pixel près” mais pour anticiper les altérations d’aspect liées aux capacités de restitution des divers outils de consultations.

A vouloir faire faire ou faire dire aux langages ce qu’ils ne sont pas prévus pour faire ou pour dire, les concepteurs/développeurs de contenus se heurtent à de grosses difficultés, exactement comme le type qui voudrait planter un clou avec son rasoir : ce n’est pas fait pour ça. Le web n’est pas un outil paginé et une fenêtre d’écran n’est pas une feuille de papier. A vouloir reproduire artificiellement et abusivement un “aspect” (l’imprimé), à vouloir confier à la “surface des choses” (ce à quoi elles ressemblent) le soin de structurer l’utilisabilité du contenu numérique qui par essence est informel nous mène à des complexités d’utilisation qui rendent effectivement HTML, CSS et d’autres langages de plus en plus indigestes. D’ici à les considérer comme incapables de produire ce que nous voudrions qu’ils produisent il n’y a qu’un pas… Alors pourquoi ce vouloir en faire autre chose que ce qu’ils sont ?

Encore une fois, la responsabilité repose entièrement sur les épaules des agences de com et des webagencies (j’en étais…) qui, fortes de leur “expérience papier”, ont dans les années 95 à 99 imposé leur savoir-faire à un média pas conçu pour ça à des clients pas plus exigeants que ça. La conséquence est que si pendant une décennie (en gros 1995-2005) le subterfuge a pu fonctionner correctement, aujourd’hui il pose plus de problèmes qu’il n’en résout. Il devient de plus en plus difficile d’utiliser ces langages, d’où une pléthore d’astuces, de petites ruses, d’APIs, de skills de toutes sortes qui ne font que complexifier la chose au lieu de la simplifier. On a rendu le rasoir plus résistant et le clou plus affûté mais on n’a toujours pas eu l’idée de se dire que finalement un simple marteau ferait l’affaire.

Un web moderne idéal serait un web où le flux de contenus serait envoyé idéalement structuré et idéalement séquencé dans sa sémantique propre, sans couche d’aspect ni charte graphique ni aucune donnée de présentation, et que chaque utilisateur puisse choisir de paramétrer son ou ses outil(s) de consultation de façon à ce que ce contenu, restitué sous l’aspect qui lui conviendra le mieux, soit le plus clairement consultable, le plus simplement utilisable et le plus facilement interactif pour lui. On atteint alors l’utilisateur multiple absolu, individualisé (chacun selon ses critères, envies, attentes et besoins) et HTML retrouve son sens originel et démontre sa vraie utilité : si un type a envie d’afficher les textes en ComicSans 24px c’est son droit ; si un autre a envie de n’avoir que des interfaces à dominante rouge, c’est aussi son droit ; si un troisième préfère scinder une page en multiples sous-articles parce qu’il préfère cliquer que scroller, c’est encore son droit. C’est aujourd’hui possible - ça l’a d’ailleurs toujours été ! - c’est juste pas appliqué. Le jour où ça le sera, le jour où cet outil atteindra sa maturité en étant ce qu’il est (et non la copie conforme plus ou moins maladroite d’un autre média), là on pourra vraiment commencer à parler d’usages de l’internet.

L’accessibilité - et plus largement le concept de “qualité web” - n’est pas qu’une contrainte légale ou une obligation éthique, c’est surtout une démarche de cohérence pour donner à cet outil la pleine puissance de ses possibilités. Amen :-)