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Blog Woldenien de VOL DE NUIT

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Il n’y a pas de révolution numérique

Je ne suis pas le dernier à dire que le numérique va radicalement modifier notre rapport aux autres et au monde et qu’on assiste en direct à une vraie révolution, un changement aussi brutal qu’ont pu l’être en leur temps la révolution industrielle, l’invention du livre, de l’écriture ou celle de la pierre taillée. Le dire comme ça semble une évidence… mais à la réflexion ce n’est pas aussi simple. Peut-être est-on en train de prendre l’effet pour la cause ?

Dit comme ça,  “révolution industrielle” ou “invention de l’imprimerie” laisse entendre qu’une époque de l’humanité peut se singulariser - pour ne pas dire se réduire - à l’association d’un moment et d’une technologie. L’écriture est une technologie ; l’imprimerie est une technologie ; l’industrialisation est une technologie ; le numérique est une technologie. Cela fonde-t-il pour autant une époque ? Cela suffit-il à déterminer, par le simple passage d’une technologie à une autre (de l’écrit à l’imprimé, de la machine-outil à l’ordinateur) que “quelque chose” change radicalement ? En tout cas suffisamment pour qu’on puisse discerner une nouvelle époque ? Suffisamment pour qu’on puisse dire qu’il y a un avant et un après ?

En première lecture on a tendance à se dire que oui. L’invention de l’industrie a réellement transformé en profondeur les structures sociales et mentales d’une grande partie de la planète. Notre rapport au monde a été radicalement modifié par le passage d’une société essentiellement rurale, paysanne et familiale à une société urbaine, salariée et relationnelle. Les enjeux et méthodes de la préservation de l’existence en ont été structurellement modifiés : en passant du temps cyclique (les saisons agricoles) au temps linéaire et découpé de la production (temps de travail/temps de loisirs), en passant d’une exploitation locale des ressources (élevage, agriculture) à une exploitation globale (colonisation et captation des ressources), en passant d’un être essentiellement communautaire (famille, endogamie, stratégies de préservation du patrimoine collectif) à un individu individualisé (profession, trajectoire individuelle), en passant d’un système politique (féodalité) à un autre (démocratie), bref, en passant d’un “mode d’être” à un autre, les sociétés qui ont traversé l’ère industrielle présentent des caractéristiques tellement proches - même si des différences culturelles subsistent entre elles - qu’on peut réellement parler de “révolution” entre le XVIIIe et le XXe siècle. Et donc définir une relation entre une époque (une tranche d’histoire) et une technologie. Et donc parler d’ère industrielle.

Ce fut probablement la même chose lors du passage de la pierre taillée à la pierre polie : le changement de technologie a permis des bouleversement sociétaux majeurs. Idem avec l’écriture et avec l’imprimé. Sans le livre imprimé, jamais les idées des Lumières n’auraient pu voir le jour et marquer elles aussi durablement les sociétés en venant remplacer une relation “religieuse” au monde - Dieu fait aussi bien le Roi, la justice du sort que la pluie qui irrigue les champs - par une relation rationnelle et raisonnée qui nous amène aussi bien à élire des représentants, à nous référer au droit qu’à pallier aux insuffisances de la nature par des dispositifs mécaniques.

On a donc bien en permanence sous les yeux un couple “époque/technologie” pour nous permettre de singulariser chaque étape de l’histoire.

L’inconvénient de cette vision causaliste (une cause : une certaine technologie, une conséquence : une autre société) est qu’elle suppose qu’il existe un dessein, un projet, une volonté qui pousse les hommes à inventer les outils qui, dès le lendemain matin (bon, disons dès le siècle suivant…), transformeront leurs existences en bouleversant toutes leurs façons d’être et de faire. C’est comme si était écrite une histoire linéaire - dont on ne connaîtrait forcément pas l’issue - qu’on aurait juste à suivre : l’invention de l’agriculture mène à la gestion des stocks, la gestion des stocks mène à l’invention du calcul mathématique, le calcul mène à l’écriture, l’écriture mène à l’imprimé, l’imprimé mène à la machine, la machine à l’ordinateur ; nous n’avons plus qu’à suivre ce mouvement d’horlogerie parfaitement réglé.

Là où cette vison des choses est pratique, c’est qu’elle permet de définir des rôles discursifs : dire ce qui est bien et mal, ce qui est moderne et archaïque, ce qui est progressiste et conservateur. Le concept de progrès continu, linéaire, constitué de “sauts” qualitatifs, a cet avantage qu’il autorise assez simplement la constitution de classements. On utilise internet : on est moderne ; on ne l’utilise pas (parce qu’on s’en méfie, parce qu’on ne sait pas, parce qu’on ne veut pas) : on est archaïque. Ce n’est pas compliqué.

Là où ça pose problème, c’est que ça ne tient pas compte du fait qu’il est possible qu’aucun schéma ne préexiste et que tout ça, toutes ces inventions, toutes ces découvertes, tous ces bouleversements, peuvent n’être que des résultats plus ou moins aléatoires de rapports de force. Si, au lieu de se dire que le livre a été inventé parce qu’il fallait nécessairement qu’il le soit dans une sorte de logique de progrès, on se dit qu’il a été inventé parce que l’Eglise trouvait que les moines-copistes n’allaient pas assez vite pour diffuser la parole de Dieu officielle (le dogme en vigueur) dans le but de  couper l’herbe sous le pied des thèses contradictoires (de ce qui deviendra plus tard la Réforme), alors l’invention de l’imprimerie prend un tout autre sens. On se dit que pour des raisons purement conflictuelles, liées à des rapports de pouvoir au sein d’une société donnée, on a été amené à massivement utiliser une technologie parce qu’elle prenait un sens à ce moment-là. Un siècle plus tôt elle serait passée totalement inaperçue… on sait d’ailleurs aujourd’hui que la Chine l’a découverte bien avant nous.

Alors qu’est-ce qui fait qu’une technologie peut parvenir à “fonder une époque particulière” ? D’abord qu’elle s’insère dans des rapports de force sociaux particuliers : elle vient en appui d’une “façon particulière” de dire et de faire les choses. Mais pour ce faire il faut aussi que cette technologie apparaisse en un moment donné. C’est cette relation “moment/technologie” qui pousse à penser que l’une et l’autre, l’une associée à l’autre, produisent une “époque”. Que l’émergence de la seconde vient définir et spécifier la première.

Or on peut constater que, comme dit plus haut, le lien de causalité s’inverse : c’est parce qu’on est dans une certaine époque qu’une certaine technologie peut venir la spécifier ; arrivant beaucoup plus tôt ou beaucoup trop tard elle ne remplirait pas ce rôle. Ce n’est donc pas le numérique qui “fait sa révolution” mais des sociétés qui sont traversées d’enjeux et de rapports de forces nécessitant cette technologie pour trouver à la fois leurs visibilités (comment les montre-t-on ?) et leurs dicibilités  (comment les exprime-t-on ?).

On trouve régulièrement sur les réseaux sociaux ou les blogs des articles relatant l’incroyable histoire d’un inventeur qui il y a 50 ans a conçu du “numérique avant l’heure” ou d’un théoricien qui il y a un siècle a précisément défini ce qu’allait être internet. Genre Leonard de Vinci inventant l’hélicoptère ou le sous-marin. Si on part du point de vue qu’il n’y a finalement pas d’évolution linéaire mais seulement des réponses opportunistes à des situations données et seulement l’exploitation d’une technologie à un moment donné - et donc par conséquent son développement exacerbé -  se pose alors la question des singularités et des régularités. Comment une “singularité” (une chose, un énoncé, une façon de faire ou de dire) revient avec suffisamment de “régularité” pour finir par former une réalité. Le numérique comme singularité a commencé à apparaître avec régularité il y a moins d’une trentaine d’années. La répartition, la densité, la prégnance sociétale de ses régularités, sa distribution de plus en plus présente dans l’espace social signale certainement un changement de société majeur. Il reste à penser lequel, et de quels rapports de force il est à la fois visibilité et dicibilité.

L’erreur serait de penser que l’utilisation de cette technologie (ce qu’on en fait, comment on s’en sert, ces fameux “usages” dont on nous rebat les oreilles depuis des années) suffirait à décrire le changement en cours. C’est tout l’inconvénient du terme “révolution numérique” qui pousse à penser que ce qu’on en fait dit exactement ce qui va être. Les usages qu’on en a, de la place Tahrir (usage militant) à Wall Street (usage économique), ne définissent pas les changements sociétaux en cours, ils ne sont qu’une certaine façon de les présenter, de leur donner une forme de visibilité, mais on ne peut rien déduire, ni linéairement, ni méthodologiquement, des enjeux et rapports de force en action dans le monde d’aujourd’hui.