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Blog Woldenien de VOL DE NUIT

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Ma vie privée : mon “ombre informationnelle” et moi

La question de la “vie privée” sera certainement la grande question des années à venir. Que ce soit sur votre smartphone ou sur votre ordinateur, des dizaines d’informations sur vos choix, vos opinions, vos relations, vos habitudes ou votre position transitent en permanence. Des applications traquent vos décisions, des scripts détectent vos activités sur le net, des cookies stockent vos options, des logiciels malveillants récupèrent vos données. Des commerçants revendent tout ça pour le monétiser, des forces de sécurité s’en emparent pour définir votre profil, des outils se chargent de collecter toutes ces informations vous concernant. Des images vous représentent, des caméras vous filment, des articles vous citent, des moteurs de recherche vous exposent.

Est-ce que tout ça est inquiétant ? Oui et non.

Oui parce que vous ne pouvez pas y échapper. Même si vous décidez d’aller vivre dans une grotte au fond d’une forêt impénétrable pour le restant de vos jours, des gens le sauront, des gens le diront, des gens en parleront. Des gens posteront des images de vous, signaleront des cartes vous localisant, produiront des graphs vous profilant, écriront des textes vous décrivant, publieront des informations vous concernant ; même si vous décidez de retourner vivre comme au Moyen-âge dans une cabane sans électricité ni connexion et ne distribuer aucune information sur vous, d’autres le feront à votre place. Pour peu qu’on s’y intéresse et qu’on s’y prenne bien, on saura qui vous êtes, où vous êtes et ce que vous faites presque en temps réel. Oui parce que chacun de nous, à son corps défendant ou contre sa volonté, est doté d’une “ombre informationnelle”, un digital shadow - un ensemble exponentiel d’informations numériques.

Oui mais non.

Non pour deux raisons.

La première raison c’est que cette masse, du fait qu’elle soit exponentielle - et bien que les outils pour l’analyser et en tirer des modélisations soient de plus en plus puissants et performants - finira par atteindre la masse critique qui conduit à l’invisibilité. Passé un certain volume d’informations vous concernant, la courbe s’inverse : trop d’informations tuent l’information. Savoir que vous avez mangé ce matin à 7h32 un yaourt nature de marque X avec 12 grammes de sucre en poudre de marque Y remué à l’aide d’une cuiller achetée par lot de six 3 euros le 12 janvier dernier dans le magasin Z assis sur la chaise untel achetée tant tel jour à tel endroit dans votre cuisine (refaite le tant de telle couleur grâce à 2 pots de peinture etc…) - le tout multiplié par des centaines de jours et par des milliards de secondes - finit par produire une contre-information.

Un exemple : Google. A moins que vous ayez passé ces 20 dernières années dans la jungle amazonienne avec pour seule relation sociale une tribu de Jivaros à 12 jours de marche et dont vous ne parlez même pas la langue vous devez savoir ce qu’est Google au départ : un moteur de recherche qui liste les ressources web disponibles sous certains critères de recherche (mots-clés). Tant qu’il y n’avait que 5 milliards de sites web dans le monde, les résultats affichés permettaient qu’on trouve rapidement ce qu’on cherche. Mais malgré toute sa puissance, avec 5 milliards de sites web produits chaque jour, Google serait bien incapable de rendre ce service, simplement parce qu’un autre facteur entre en ligne de compte : la masse critique. Au-delà d’un certain volume d’informations à traiter, l’algorithme n’est plus capable de déterminer quelle est votre attente exacte, sachant que celle-ci n’est jamais celle émise par le mot-clé demandé. Vous avez certainement déjà tous été confronté au besoin d’alterner les mots dans une phrase ou de les modifier imperceptiblement pour arriver à un résultat satisfaisant. Il y a 10 ans, il était inutile de se livrer à ces jeux sémantiques : on entrait une phrase simple et Google affichait tout ce qu’il pouvait sur la question.

Imaginons maintenant n’importe quel algorithme capable d’analyser nos  “ombres informationnelles”. Imaginons que je sois fabricant de yaourts. J’accède à d’immenses bases de données interrogeant d’immenses autres bases de données et je demande : qui mange des yaourts ? Tant qu’il n’y a que 2 millions de mangeurs de yaourts référencés dans le monde, je peux imaginer demander ensuite “qui le prend sucré ?”. On tombe à 1 million. “Qui en prend le matin ?”. 300 000. A partir de là je peux imaginer une campagne marketing pour accroître mes ventes auprès de consommateurs ciblés pays par pays. Mais si j’arrive à 5 milliards, je suis obligé d’affiner mes critères… avec le coût qui va avec. A partir d’un certain seuil, le coût d’aquisition d’informations devient rédhibitoire. Le jeu n’en vaut plus la chandelle.

Plus il y aura d’informations, moins elles seront exploitables à moindre coût ; passé une certaine masse leur coût de traitement dépassera les bénéfices à en tirer. Alors bien sûr que les outils de traitement et d’analyse réduisent régulièrement le coût de l’information obtenue, mais là encore tout est question de courbes : si celle de la masse à traiter croît plus vite que celle de la baisse de coût de traitement, le coût global de chaque information augmente régulièrement jusqu’à devenir supérieur au revenu potentiel. Le ROI (retour sur investissement) étant roi, le roi finit par être nu.

La seconde raison est construite sur une toute autre logique. L’apparition de la “vie privée” est en gros liée à deux facteurs : l’urbanisation d’une part (concentration d’êtres humains sur un espace restreint) et offre de services de l’autre (je peux bénéficier de services ou avantages que d’autres n’ont pas). Tant qu’on était dans des sociétés rurales (dilution des individus dans l’espace) dotées de ressources peu ou prou équivalentes pour tous, la “vie privée” n’a pas de sens. Personne n’a rien (ou presque) à cacher puisque tous vivent exactement de la même façon. Elle n’en prend un qu’au moment où cohabitent au même endroit (en ville) des individus ou groupes d’individus présentant des conditions d’existence disparates. Il devient alors nécessaire de masquer aux regards des autres un certain nombre de signes, qu’ils soient de grand dénuement ou au contraire de richesse colossale. La noblesse étalait son faste châtelain parce qu’il était dans sa nature de démontrer “de visu” qu’il existait des êtres supérieurs et des êtres inférieurs, et que la mise en visibilité de cet ordre social voulu par le Créateur n’avait pas à être masqué, au contraire : le montrer était confirmer que cet ordre était juste. La bourgeoisie a la réussite honteuse ;  l’inégalité sociale (et l’ordre sociétal qui la fonde) n’est plus de nature divine mais le résultat d’une organisation du travail (voir Marx). Et cela doit se cacher mais tout en se voyant. Certains signes se montrent, d’autres pas. On affiche demeures et voitures de prix mais pas ce qu’on mange, par exemple. Je suis donc d’accord pour que le monde entier sache que je roule en Porsche mais pas pour qu’il sache que je mange un yaourt sucré chaque matin. C’est un peu ça la “vie privée”.

Ce n’est pas que “l’observation de l’autre” n’existait pas auparavant (le volet ajouré du voisin de la ferme d’à côté servait de caméra de surveillance d’actes sociaux répréhensibles), c’est que le montré doit rester sous contrôle : il y a ce que je montre et ce que je cache. Je m’estime légitimement dépositaire de ce droit de décider ce qui de moi sera public et ce qui sera privé. Le noble médiéval n’avait pas ces états d’âme, tout était bon à montrer, et même à sur-montrer. A sur-représenter dans des mises en scènes savamment organisées.

La société de la “vie privée”, étroitement liée à la fois à l’industrialisation (concentrations urbaines) et à la révolution moderne issue des Lumières (droits de l’être) ne résistera pas à la société numérique de demain. Je serai en même temps un être de chair, physique, présent au monde, et en même temps une “ombre informationnelle”, un ensemble de données me surplombant et venant distribuer des informations. Je serai à la fois l’information et ce sur quoi elle portera.

On peut ne pas avoir envie de ça. On peut aussi se dire que ce que l’on veut individuellement n’est qu’une vicissitude d’un état du monde à un certain moment. Qu’on vivra aussi bien (ou aussi mal) demain qu’hier, mais autrement.