Wolden@vdn ...et plus

Blog Woldenien de VOL DE NUIT

0 notes

Les pieds dans le plat

Toute activité humaine un tant soit peu moderne génère ses propres légendes urbaines.

Une légende urbaine, c’est qu’on se raconte entre soi. Elle fonde une doxa, un système de représentations (ce à quoi on sert, ce qu’on fait, ce pourquoi on le fait) discursives (comment on le dit, à partir de quel stock de mots, sur quelles articulations sémantiques) partagées (communément admises par tous) qui ont pour fonction d’organiser la communauté autour de l’activité. Ensuite, une fois cette doxa fondée (ce corps de doctrine), on la projette vers l’extérieur.

Au mieux ça devient une communication (“nos valeurs” en est un exemple-type : un groupe présente au monde un corpus de concepts structurant sa raison d’être et d’agir) ; le plus souvent ça devient un carcan doctrinal empêchant toute avancée significative. Enfin pas tout à fait : l’établissement de cette doctrine présente quand même de nombreux avantages, raison pour laquelle elle est une étape obligée de l’organisation d’une collectivité autour d’une activité.

Parmi les avantages, le plus évident est la distribution de rôles de pouvoirs. Quiconque détient la capacité de modifier ou d’influer sur la doxa détient de fait un leadership légitime. (une bulle papale est capable de modifier radicalement toute une communauté de croyants non pas parce ce qu’elle dit change quelque chose au monde, mais parce que la personne qui l’émet, le pape, a la capacité de modifier la doctrine à tout moment. Il en a la légitimité.)

Donc la doctrine est ce qui fonde le rôle de pouvoir. Quiconque ne détient pas cette légitimité de pouvoir n’a que deux possibilités : s’aligner sur la doctrine ou fomenter un coup d’état pour devenir calife à la place du calife.

La doxa, le corps doctrinal, se présente donc comme la vérité du groupe. Détenir un pouvoir, c’est donc détenir la possibilité de dire ce qui est vrai et ce qui est faux ; c’est organiser la communauté en fonction de ces deux points cardinaux. (Pour ces questions de rôles de pouvoirs, de systèmes de vérité et de jeux de doctrine je renvoie aux travaux de Michel Foucault ou de Pierre Bourdieu par exemple.)

Le petit monde des TIC innovantes n’échappe pas à ses légendes urbaines et à ses jeux de doctrine. Histoire mettre les pieds dans le plat, je vais en aborder deux parmi d’autres qui me semblent significatives des systèmes organisant à la fois les pratiques collectives et les jeux de pouvoirs associés.

1. L’innovation ce n’est pas l’invention

Cette première légende urbaine est tenace. Elle dit qu’innover c’est faire se rencontrer une invention et un marché.

Derrière cette vérité émise, il y a d’abord un constat : n’a de sens innovant qu’une invention qui finirait validée par un marché. En corollaire, toute invention invalidée (business plan foireux ou absent) est non-innovante. On comprend comment l’axe cardinal “bien-mal/vrai-faux” est construit : la sémantique vient vérifier, en opposant invention à innovation, qu’il existe deux registres distincts ; on est dans l’un ou on est dans l’autre. Une fois les pratiques évaluées à l’aune de cette doxa il devient possible de dire (c’est une sorte de tribunal qui rend un verdict, un veri-dicere, un “dire le vrai”) si untel ou untel est un inventeur ou un innovateur.

Les conséquences de ce “dire ce qui est vrai” sont nombreuses. La première, et non des moindres, est la légitimité du postulant (est-il inventeur ou innovateur ?) à être reconnu comme membre à part entière du groupe. On entre là dans un process complexe de définitions identitaires et/ou statutaires. La seconde est qu’en émettant un avis sur le postulant, les leaders d’opinion, dirigeants, entrepreneurs, etc. ré-émettent et rappellent en permanence le modèle doctrinal. La troisième est que ça fixe une feuille de route pour les autres : plus je fais mienne la doxa - et donc plus je me présente comme potentiellement “émetteur de vrai” - plus j’avance dans la hiérarchie des cercles concentriques du pouvoir : je serai plus et mieux écouté ; à terme j’accéderai à la légitimité de pouvoir à mon tour influer sur le corps doctrinal.

En l’occurrence ici le corps doctrinal fait valider une démarche d’innovation TIC par un objet qui lui est extérieur : le marché. D’autres doctrines proposent d’autres outils de validation extérieure (Jésus t’aime), la question n’est pas là. La question - et c’est en ça qu’on est bien dans une légende urbaine, dans une “histoire qu’on se raconte” - c’est qu’à l’aune de ce “dire-vrai”, de ce verdict, des outils comme Facebook ne sont pas innovants : quand la bande à Zuckerberg a lancé cet outil le marché n’existait pas. Ou plus exactement il était ailleurs. Il aura fallu quelques années pour que l’objet “Facebook”, porté par une idée et sûrement pas par un business-plan mûrement élaboré, devienne un “objet de marché”. D’autres outils, par exemple relevant du web purement social, de la citoyenneté numérique ou d’un éventuel “service public numérique” ne sont pas innovants, non pas parce qu’il n’y a pas de marché (il viendra peut-être un jour…) mais parce que la doctrine ne peut pas leur reconnaître ce caractère sous peine de désorganiser le système de vérité sur lequel le groupe se structure. Or nul ne peut douter qu’un outil numérique permettant par exemple à tout citoyen de participer activement à la “chose publique”, la res publica, ne soit pas, quoique sans marché ni valeur marchande directement associée, une innovation majeure dans la conduite des affaires du monde.

Il y a donc bien à la base une doctrine. Laquelle organise le groupe, engendre des pratiques, et confère aux leaders une expertise légitimant leurs rôles.

2. L’internet c’est des usages

Cette seconde légende urbaine est plus que tenace : elle structure la quasi-totalité des discours émis. Pas un colloque, pas une réunion, pas une rencontre professionnelle, pas un blog où elle ne soit répétée ad nauseam.

Sur quoi cette légende est-elle construite ?
Sur l’idée que l’Internet ce n’est pas un ensemble de technologies disponibles sur le réseau permettant telle ou telle possibilité d’utilisation(s), mais que ce sont les utilisateurs qui décident ce qui est bon pour eux - outils qu’ils garderont - et ce qui n’est pas bon pour eux - que donc ils rejetteront.

Qu’en est-il concrètement ?
Concrètement les technologies avançant plus vite que les envies et besoins des utilisateurs, un choix doit être effectué dans les labos de R&D ou dans les entreprises proposant ces nouveaux outils potentiels : sous quelle forme les présenter pour en rendre l’adoption la plus immédiate et la plus pérenne possible ? On entre là dans des questions d’arbitrage qui disent qu’on doit s’appuyer sur ce qui existe. Ce qui existe ce sont, côté utilisateurs, des savoirs, des expériences et des concepts d’admissibilité. Une forme de marketing si l’on veut.

Les savoirs réfèrent à des compétences : qu’est-ce globalement le public visé est capable de comprendre pour l’utiliser ensuite ?
Les expériences réfèrent à des acquis : qu’est-ce globalement le public visé est capable de faire avec des outils numériques ?
Les concepts d’admissibilité réfèrent à des objets culturels : qu’est-ce globalement le public visé est capable d’accepter ?

On touche là, dans ces arbitrages, aux pratiques quotidiennes (savoirs), à l’ergonomie des outils numériques et aux interfaces homme-machine (expériences) et aux présupposés acquis (admissibilité).
Un outil numérique - une appli par exemple - c’est donc à la fois un arbitrage de fonction (ce qu’elle fait => réfère à l’admissibilité : qu’accepte-t’on et que n’accepte-t’on pas ?), un arbitrage d’interface (comment on l’utilise => réfère aux expériences : saura-t’on l’utiliser correctement ou pas ?) et un arbitrage de difficulté (quel est son degré de complexité => réfère aux savoirs : acceptera-t’on l’effort d’apprentissage ou pas ?).

En quoi est-ce une doxa ?
De ce qui précède on comprend que l’usage (ce pôle discursif qui aimante toutes les aiguilles) est le fruit - réussi ou raté - de ces arbitrages préalables. Qu’une technologie permette ceci ou cela est une chose ; qu’elle réponde correctement aux trois questions arbitrales en offrant la meilleure réponse possible en est une autre.

Prenons le cas d’un outil qui réussit : ce même Facebook. Où sont ces fameux usages ? Sont-ils préalables à l’existence de l’outil, ou sont-ils directement issus du couple technologie+arbitrages retenus ? Si ils préexistent à l’outil alors les usages TIC n’existent pas, puisqu’il ne s’agirait alors plus que d’une simple mise en pratique technologique de pratiques antérieures qui trouvaient autrefois leur mode de réalisation à travers d’autres outils (genre j’ai remplacé ma machine à écrire par Word). S’ils sont issus de choix technologiques et arbitraux effectués avant la mise à disposition publique, alors les usages n’existent - et ne sont rendus possibles - que par ce préalable.

Plus probablement assiste-t’on à une avancée de conserve entre usages et technologies+arbitrages, les uns venant valider les autres en aller-retours permanents.

Alors pourquoi cette légende urbaine ?
Parce que comme toutes les légendes urbaines elle remplit une fonction discursive structurante. Elle vient d’une part dire aux utilisateurs qu’ils sont tous des décideurs et que rien ne se fera sans eux ; elle vient surtout de l’autre légitimer les leaders dans leur travail de verdict, de “dire ce qui est vrai” : quand j’entends une personnalité politique, experte TIC au niveau international, dire “l’internet aujourd’hui ce sont des usages” (Strasbourg, septembre 2010) j’entends, derrière la véridiction et derrière le verdict, énoncer une société mondiale mise en ordre; une société idéale, idéologiquement et discursivement idéale, où les acteurs ne sont plus en conflits d’intérêts ni en conflits sur de projets sociétaux opposés, mais idéalement et idéologiquement tous unis dans la grande marche vers le progrès, marche dans laquelle et pour laquelle elle est naturellement en position de leadership.

Or que constate-t’on ? On constate que ces outils TIC, même si ontologiquement parlant ils sont neutres (voir Serge Soudoplatoff), ne le sont pas dans les pratiques sociales qu’ils impliquent. Cette non-neutralité s’exprime à la fois dans leur nature même (problèmes de fracture numérique, d’accessibilité, d’interopérabilité, …) mais également dans leurs usages : ils impliquent par exemple la constitution de nouveaux process relationnels (les fameux “amis” de Facebook), process qui ne relèvent ni d’une attente ni d’un besoin, mais de choix et d’arbitrages technologiques. Que ces choix et arbitrages aient été effectués dans une logique sociale d’admissibilité/usages ne fait pas de doute, mais laquelle ? …peut-être (ça reste à vérifier) s’agit-il là de l’expression de modes relationnels typiquement états-uniens par exemple. Que du coup nous faisons nôtres non pas parce que ce sont nos usages (attendus, demandés, choisis, exigés) mais parce l’outil l’implique de facto.

Derrière les usages - ou plutôt avant/devant… - ce sont bien les technologies et les arbitrages qui font l’Internet. Il y a ce qui est techniquement parlant possible et ce qui ne l’est pas, il y a ce qui est utilisable et ce qui ne l’est pas, il y a ce qui est admissible et ce qui ne l’est pas. Je ne vois aucun usage - sinon doctrinal - venir définir ce qu’est l’Internet là-dedans.