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Blog Woldenien de VOL DE NUIT

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Lieux et réels partagés

Nous connaissons actuellement une période d’immense basculement, comparable à la fin de l’Empire romain ou de la Renaissance. Nos sociétés occidentales ont déjà vécu deux grandes révolutions : le passage de l’oral à l’écrit, puis de l’écrit à l’imprimé. La troisième est le passage de l’imprimé aux nouvelles technologies, tout aussi majeure. Chacune de ces révolutions s’est accompagnée de mutations politiques et sociales : lors du passage de l’oral à l’écrit s’est inventée la pédagogie, par exemple. Ce sont des périodes de crise aussi, comme celle que nous vivons aujourd’hui. […] les institutions, complètement dépassées, ne suivent plus.
Michel Serres


Wolden Avro comme question(s) d’identité(s)

Je m’appelle Alain Brégy, mais à part la région où je vis (Strasbourg) peu de gens me connaissent sous ce nom… On me connaît plutôt sous celui de Wolden Avro, mon avatar numérique.

Wolden Avro n’est pas un fantôme ou un être immatériel, il a une existence. Il publie des articles, tient des blogs, poste des vidéos de ses expérimentations numériques, échange avec un tas de gens via les réseaux sociaux, intervient sur des forums spécialisés, envoie et reçoit des mails ou des coups de fil, appartient à des groupes formels ou informels, travaille dans le monde réel et dans des mondes virtuels, participe à des projets, et apparaît même de temps en temps dans des articles de presse pour ses travaux… Bref, c’est un type comme vous et moi, avec une vraie vie sociale. Qu’elle soit numérique n’enlève rien à la qualité des relations qu’il a pu nouer au fil des années avec des gens qui partagent ses préoccupations, ses points de vues ou ses recherches. L’individu Wolden Avro présente donc toutes les caractéristiques d’un être réel… toutes sauf une : il n’a pas de papiers administratifs attestant son identité. Ce qu’il fait, dit, pense, échange, pratique et partage n’a pas de réalité : n’a de réalité, d’un point de vue identité réelle, que celle réellement donnée par l’administration en charge des identités.

Il suffirait pour le comprendre de rechercher dans les journaux des histoires où des personnes décédées reçoivent toujours, des années après leur disparition, leurs avis d’imposition ou leurs factures d’eau et de gaz pour comprendre qu’exister n’est pas, aujourd’hui, être un sujet social, mais être un objet administratif. Exister se réduit à être connu et reconnu administrativement. Qu’un défunt n’ait plus aucun lien social n’a strictement aucune importance ; ce qui en a, c’est que l’information de sa disparition n’a pas atteint la machine à statuer sur les identités. Et donc, si l’on n’est plus (décès), pour l’administration on est encore, faute de plus d’informations ; en revanche si l’on est (en tant qu’être réellement inscrit dans une vraie vie sociale), pour l’administration on n’est pas parce que la double identité est impossible. On peut changer de nom — ce n’est pas simple mais c’est possible (je laisse de côté la question du pseudo d’artiste qui est un procédé de substitution d’identité extrêmement cadré et d’usage très limitatif) — mais on ne peut pas en posséder deux simultanément parce que ce n’est pas compatible avec les dispositifs techniques en charge des identités.

Ceci est directement lié à la façon dont l’administration moderne s’est construite au cours du XIXe siècle. L’identité unique n’est pas pour autant une donnée universelle. J’ai par exemple un ami au Mali, actuellement député après avoir été maire de sa commune, qui possède un passeport à un nom et sa carte de l’Assemblée nationale à un autre nom… Ceci démontre simplement que les processus d’individuation (ce qui fait qu’un être unique est porteur d’une identité connue et reconnue) peut fonctionner selon d’autres critères — notamment culturels — et d’autres méthodes — notamment administratives — que celles mises en oeuvre en France dès le début du XIXe siècle avec l’apparition de l’état civil. Pour mémoire, avant la révolution de 1789 n’existaient que les noms d’usage (ceux que les acteurs sociaux se donnaient et par lesquels ils se connaissaient et se reconnaissaient) ; l’identité était essentiellement consensuelle — si on s’appelait Pierre mais qu’on ait envie de se faire appeler Jean ou tout autre surnom/sobriquet d’usage, personne n’y trouvait rien à redire. Au regard de l’histoire de notre société, l’identité unique, univoque, unifiée, figée dans une description administrative intangible, est donc relativement récente. Si son besoin s’est fait sentir cela ne relève pas d’une demande sociale exprimée (jusqu’à une époque récente les gens se débrouillaient très bien sans état civil ni papiers d’identités) mais d’une approche technique (lister les habitants d’un territoire à diverses fins, fiscales ou électorales entre autres) et d’une stratégie administrative : étendre le périmètre d’intervention des structures de l’Etat naissant jusque dans l’intime des êtres : leur identité.


De l’administration…

L’administration (au sens large : Etat, collectivités, services…) est une institution. Institution vient du latin stare : ce qui ne bouge pas, ce qui reste sur place, ce qui reste immobile. L’idée qui a présidé à sa création était de mettre en place un outil robuste, durable, insensible aux événements politiques ou sociaux qui peuvent secouer une nation au cours des siècles : quoiqu’il advienne elle est là, elle reste là et continue d’exercer ses missions, insensible aux brusques sautes de vent de l’histoire. Elle assure donc, pour le meilleur et pour le pire, à la fois l’inscription de l’Etat dans la durée et la permanence/pérennité du service public qu’elle est en charge de délivrer. C’est donc un puissant outil de stabilité. Mais cette inertie structurelle qui la caractérise peut, dans certains cas, poser plus de problèmes que ça n’en résout. Comme exposé juste avant avec la question des statuts identitaires, elle n’est pas aussi neutre qu’on voudrait le penser. Elle ne propose pas un outil neutre. En définissant ce qu’est l’identité de quelqu’un, elle privilégie une définition plutôt qu’une autre. Cette définition privilégiée n’est pas neutre elle non plus : elle accorde le primat à une définition désincarnée, absolue, unique, plutôt que l’accorder à une définition d’usage social au sein du groupe où elle est opérante. Mon identité, au final, n’est pas celle que mon groupe social me reconnaît, mais celle que les technologies administratives me permettent d’avoir.

La nomination ou le certificat appartiennent à la classe des actes ou des discours officiels, symboliquement efficients parce que accomplis en situation d’autorité par des personnages autorisés, officiels, agissant en officiers, en tant que détenteurs d’un “officium publicum’, d’une fonction ou d’une charge assignée par l’Etat : le verdict du juge ou du professeur, les procédures d’enregistrement officiel, constats ou procès-verbaux, les actes destinés à produire un effet de droit, comme les actes de l’état civil, naissance, mariage ou décès, ont la capacité de créer (ou d’instituer), accomplies dans des formes prescrites, par des agents attitrés, des identités sociales socialement garanties (celle de citoyen, d’électeur, de contribuable, de parent, de propriétaire, etc.).” Pierre Bourdieu.

Son inertie structurelle se manifeste face aux diverses innovations qui traversent la société, mais dans le même temps l’administration n’est pas non plus un objet “vide d’âme”. Elle est constituée d’agents (élus, fonctionnaires territoriaux, fonction publique) porteurs de valeurs, d’idées, d’opinions, de façons de voir. La part d’autonomie des agents n’est pas aussi faible ou insignifiante qu’on veut bien le dire. Ce sont des agents qui sont aussi des acteurs : des agents agissants.

L’application des règlements n’est figée que sur le papier. Le code est là pour dire ce qu’il convient de faire dans chaque situation, mais chaque situation étant exceptionnelle, portant ses spécificités propres, c’est à l’agent de décider ce qu’il peut, veut ou doit faire. Si un motard de la gendarmerie m’arrête avec des pneus usés jusqu’à la corde, il peut me laisser repartir en m’avertissant qu’il est temps d’en changer, il peut me laisser repartir en me verbalisant, il peut me laisser repartir en confisquant ma carte grise avec obligation de présenter le véhicule relis en état sous 5 jours pour la récupérer, mais il peut aussi me laisser repartir à pied après avoir immobilisé administrativement le véhicule. Il opère donc une série de choix dont mon sort dépend directement, lequel choix dépend de nombreux facteurs indépendants du code : il peut être excédé parce qu’il a de gros problèmes personnels, il peut être content d’avoir arrêté un contrevenant se trouvant par hasard être un copain d’école qu’il n’avait pas revu depuis 30 ans, il est peut-être en début de carrière avec un supérieur hiérarchique à ses côtés, il peut détester le profil social, l’origine ou la confession du contrevenant, etc… Bref, tous ces facteurs, à la fois indépendants du corps du délit et du code, forment, associés à ce que dit le code et aux caractéristiques du délit, une situation dans laquelle l’agent évolue et dont il doit prendre empiriquement la mesure pour décider ce qu’il peut ou doit faire ou ne pas faire. Là où il y a un arbitraire absolu (la part d’agent agissant) c’est que la décision n’a jamais à être explicitée. A tout moment l’agent peut se replier derrière l’article du code (“je ne fais qu’appliquer la loi”…) — c’est pareil à la Préfecture, dans une mairie, aux Impôts, au tribunal ou dans n’importe quelle autre administration — et dans tous les cas il n’est pas tenu de motiver sa décision en exprimant l’ensemble des critères, conscients ou inconscients, voulus ou subis, qui ont présidé à sa prise de décision. En se repliant derrière le code, derrière l’article, derrière la loi, derrière la pratique instituée, contrairement à ce qu’on pourrait penser il ne s’évacue pas en tant qu’agent agissant  mais il évacue du rapport social momentané que la situation crée sa part d’agent social engagé dans une relation ponctuelle, alors que le contrevenant, lui, est pleinement engagé en tant qu’acteur social (recours à des pratiques de séduction, argumentation, dénégation, explication, soumission, rébellion, etc.). Il n’y a donc sur le fond pas de “neutralité” possible entre administration et administrés.

L’agent administratif, dans chaque domaine couvert par l’administration, est acteur. L’ensemble de ces acteurs ne fait pas l’administration — elle les transcende par son histoire, ses missions, ses raisons — mais forme une sorte d’interface à travers laquelle une relation s’établit entre administration et administrés, interface qui, selon le degré de liberté de choix des agents agissants (qui n’est jamais nul) forme à son tour une persona, un être virtuel interchangeable doté de caractéristiques. Selon qu’on tombera sur tel ou tel agent, selon notre propre profil (qui on est, ce qu’on représente) et selon la raison d’être confronté à l’agent (qu’a-t-on fait ou que n’a-t’on pas fait ? qu’est-ce qu’on est venu chercher/demander/exiger/solliciter ? etc.) le résultat obtenu, les conséquences à venir, les décisions prises seront (ou pourront être) radicalement différentes. Dans le numérique plus qu’ailleurs — on verra après pourquoi —, ce facteur est déterminant.

Les révolutions se suivent et ne se ressemblent pas

L’histoire des sociétés n’est jamais linéaire ; elle est constituée de sauts et de sursauts parfois violents, suivis de périodes plus calmes, plus lisses. Pour schématiser à grands traits, l’avant-dernier grand sursaut, en France, a eu lieu entre 1790 et 1840. On est passé en moins de 50 ans (soit en moins de 2 générations, donc en gros au cours d’une seule vie humaine) d’une société rurale paysanne à une société urbaine industrielle, d’une royauté de cour (nobliaux, seigneurs locaux) à une démocratie représentative (chambres d’élus du peuple), d’une société artisanale (objets uniques) à une société de production (objets manufacturés), d’une société mise en ordre par la volonté divine à une société ordonnée par un système administratif complexe, d’une société refermée sur son territoire à une société ouverte au monde (explorations, colonisations…), d’une société axée autour de pratiques localisées (langues et cultures régionales) à une société centralisée (langue unique, code unique), d’une société régie par la Foi à une société régie par la Raison (Lumières), et d’une société où l’individu est quasiment absent (on appartenait essentiellement à un groupe) à une société où il prend une place centrale. Ce que j’évoquais au début concernant les questions d’identité unique, unifiée, univoque y trouve ses raisons.

Michel Foucault a parfaitement montré comment l’individu individué (je suis moi et pas un autre) apparaît vers cette période — il parle même de “naissance de l’homme” — et comment cet “homme” devient du coup objet de savoirs scientifiques : c’est à partir des conséquences de ce saut/sursaut que le XIXe siècle voit apparaître les sciences sociales (sociologie, ethnologie, anthropologie), les théories freudiennes sur l’inconscient ou encore la philosophie “surhumaniste” de Nietzsche. Ce n’est pas que l’homme en tant qu’espèce n’existait pas auparavant, c’est surtout qu’il n’était pas perçu — et donc vécu — comme être autonome du groupe qui l’inclut. A partir du moment où j’existe en tant qu’être individué je peux être doté d’une identité unique, unifiée et univoque. Et donc je peux devenir objet administratif soumis au code.

Tout cela ne s’est évidemment pas réalisé du jour au lendemain (l’industrialisation, et donc l’économie comme pivot sociétal autour duquel tout s’enroule et se déroule, n’a réellement endossé ce rôle qu’au milieu du XXe siècle, bien que dès le XVIIe des mégisseries présentaient déjà des types de productions presque industrielles) mais c’est bien cette période de saut/sursaut qui a initié la possibilité que cela s’organise à grande échelle. Dans un même ordre d’idée, l’invention de l’imprimerie par Gutenberg vers 1450 n’a pas immédiatement modifié les structures sociétales mais contenait en germe, et donc en charge potentielle liée à ce nouveau mode de diffusion/distribution du savoir, à la fois l’émergence de la philosophie des Lumières et le manuel scolaire permettant d’enseigner une même doctrine, une même vision du monde sur l’ensemble d’un territoire donné. Sans le livre imprimé et ses modes de diffusion des idées, le saut/sursaut, le changement d’époque réalisé entre la fin du XVIIIe et le milieu du XIXe, eût été impossible. Dans le même ordre d’idée, l’industrialisation et son soubassement idéologique associés au livre imprimé — et aux idées qu’il permet de diffuser massivement de façon intangible (avant le livre les idées se transmettaient de personne à personne, chacun modifiant un peu de ceci et rajoutant un peu de cela à sa guise selon ses propres opinions ou ses propres capacités cognitives de compréhension…) — ont par exemple permis à Marx de développer les concepts de plus-value, de capital et de classes sociales, avec les conséquences qu’on sait entre 1917 et 1989 : l’expérience soviétique qui n’a pas été autre chose qu’une certaine forme d’administration.

Production de savoirs et production de contenus

Il y a donc un rapport très étroit entre les technologies de savoirs (comment il se produit, comment il se diffuse) et les technologies de pouvoirs (comment il s’exerce).

Le contrôle que l’Etat moderne opère sur son territoire via son administration ne s’appuie pas directement sur des mesures coercitives (la violence institutionnelle, la censure, l’interdiction brutale sont de fait assez rares) mais sur des outils directement liés aux valeurs sociétales en vigueur. Je vais rapidement prendre l’exemple des médias (journaux, radios, télévisions) pour essayer d’en décrypter le fonctionnement.

Un média publie des contenus. Ces contenus peuvent être de tous types (politiques ou apolitiques, pro- ou anti-gouvernement, etc.) : on peut donc dire qu’il existe une grande pluralité et une grande diversité de contenus. Dans le même temps, un média, dans l’univers industriel du capital moderne, est une entreprise ; il est régi par les lois du marché — principalement — et par les lois en vigueur sur les droits de la presse — accessoirement. Publier/diffuser du contenu, est donc une entreprise qui nécessite beaucoup d’argent : des équipes de salariés, rédacteurs, journalistes, des matériels, des locaux, des outils de diffusion/distribution, etc. Pour être économiquement viable, le média — dans le cas d’un journal par exemple — doit à la fois trouver un lectorat pour l’acheter (recettes par vente directe) et des annonceurs pour apporter des recettes publicitaires (recettes en amont). Selon la loi du marché, un journal qui gagne de l’argent est un journal dont les contenus correspondent idéalement au plus grand nombre : les recettes publicitaires étant directement liées au lectorat touché par le journal, plus le titre distribue des contenus consensuels et plus il accroît potentiellement sa rentabilité ; mais en même temps, plus les contenus édités sont consensuels moins le lectorat y trouve ce qu’il recherche (le reflet de ce qu’il pense être ou voudrait être). Il y a donc un équilibre assez fin à trouver entre “contenus de niche” (fortement attractifs, identifiants et fidélisants) et “contenus consensuels” massivement assimilables par un lectorat le plus large possible, toutes opinons et capacités cognitives confondues. On pourrait être là en plein marketing, mais sur le fond pas tant que ça.

Ces contenus distribués — et ce quel que soit le média — ne sont pas eux non plus “neutres”. En réalité ils ne correspondent pas à ce qu’attendent les lecteurs (théorie abusivement portée par le marketing) mais agissent plutôt en pôles discursifs de réalité. Qu’est-ce que ça signifie ? Ça signifie que quel que soit le point de vue éditorial défini par l’approche marketing adoptée par le média, les pratiques mêmes liées à son édition impliquent sur le fond un même contenu. Cette notion de contenu identique est complexe à saisir dans toutes ses dimensions, puisqu’elle touche à la fois le politique (qu’est-ce qui peut se dire/se publier sur un territoire) et à la fois le concept de “réalité commune partagée”. Je ne peux pas rentrer dans le détail dans le cadre de cet article mais, pour simplifier, ce qu’il s’agit de comprendre c’est comment un contenu publié (on comprendra plus tard l’enjeu caché derrière tout ça concernant le numérique) peut être porteur de sens, et surtout de quel sens il est porteur.

Gilles Deleuze a écrit qu’ “une époque ne préexiste pas aux énoncés qui l’expriment ni aux visibilité qui la remplissent. […] chaque strate, chaque formation historique implique une répartition du visible et de l’énonçable qui se fait sur elle-même.” Dit comme ça c’est assez hermétique mais en fait pas tant que ça. Ça dit tout simplement qu’une époque (par exemple la nôtre en ce début de XXIe siècle en France) produit elle-même — et se remplit elle-même — de toutes les dicibilités (les énoncés, toutes ces choses qu’on peut dire, penser, écrire, publier, émettre…) qui lui sont propres. En gros, on ne peut pas dire, en une époque donnée, autre chose que ce qui fait la réalité de cette époque : pour en revenir aux journaux, on ne peut pas par exemple créer de façon viable (économiquement parlant) un quotidien destiné aux peintres d’oeuvres rupestres décrivant comment utiliser la poudre de corne d’aurochs comme pigment ou comparant les mérites de chaque sorte de bois pour créer des torches pour s’éclairer quand on travaille loin de l’entrée. Ce n’est pas interdit par l’administration, c’est juste interdit par l’époque, une époque qui place la rentabilité économique comme critère réel de réalité. Ne se publient/éditent donc que des contenus compatibles avec l’époque — c’est important pour la suite numérique —, eux seuls acquièrent le statut de disant la réalité ; les autres n’accèdent jamais à cette qualité qui est de dire ce qui est naturellement vrai. Donc, parmi tous les contenus possibles, potentiels, imaginables, seule une infime partie — celle qui reproduit au plus près le vrai de l’époque — accède aux ressources nécessaires pour être publiée/éditée. Il y a donc, dans la diversité apparente des contenus publiés/édités, une profonde unité de contenu. C’est vérifiable au quotidien dans les journaux télévisés du soir. D’une chaîne à l’autre (publiques ou privées) ce sont les mêmes informations qui sont distribuées, non pas parce qu’il y aurait peu d’événements dans le monde mais parce que les techniques de production sont les mêmes. Et c’est la même chose dans le livre : l’éditeur opère des choix éditoriaux (publier tel manuscrit et rejeter tel autre) selon des critères de réalité (qu’est-ce qui se vendra ?) indépendamment du contenu en tant que tel, et cette politique, en retour, produit toujours les mêmes livres, puis le même type de lecteurs en bout de chaîne.

Donc quel que soit le média et quelles que soient ses opinions, tendances et positionnement sur le marché, le type d’informations distribuées (les contenus) sont invariants sur le fond. Sur la forme ils se distinguent par des segmentations de publics (politiques, économiques, loisirs, techniques, savoirs, culturels, sportifs, etc.) mais sur le fond ils abordent peu ou prou globalement les mêmes questionnements et les mêmes thématiques. Seuls ces angles d’approche opèrent un tri permettant un choix : je prends celui-ci ou celui-là plutôt que tel autre. Alors on est en droit de se demander pourquoi ces mêmes sujets ? C’est évidemment d’une part lié à l’actualité (il suffit que le gouvernement modifie le régime des retraites pour que la presse people s’intéresse aux retraites des stars du petit écran), mais c’est principalement lié aux conditions de production, lesquelles en retour produisent un discours unifié rappelant en permanence ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. C’est en ça que le numérique change la règle du jeu, on le verra juste après.

Pour produire un journal il faut des capitaux et des journalistes. Les capitaux n’iront qu’aux projets de presse à rentabilité probable, ce qui limite les projets possibles aux projets viables. Il y a donc là une première forme de censure de fait, censure non pas administrative mais techniquement liée aux valeurs sociétales d’une époque en un lieu donné. Ensuite les journalistes. Ce sont des gens formés (en général très bien d’ailleurs) dans des écoles organisées par l’administration (ou validées par elle pour les école privées) et qui sanctionnent cette formation par un double mouvement : d’abord externe à l’acteur formé par la remise d’un signe (diplôme, habilité à exercer, puis carte de presse par l’employeur), interne à l’acteur ensuite par l’acquisition d’une éthique professionnelle. Cette éthique n’est pas “neutre” elle non plus, elle implique que le journaliste s’interdira de recourir aux vu et au su de tout le monde (ses employeurs, ses collègues, ses lecteurs…) à des méthodes, à des techniques, à des dispositifs, à des sujets, à des approches, à des styles contraires à l’éthique acquise. Cette seconde forme de censure, sans être non plus directement administrative, à une double fonction elle aussi. Elle garantit d’une part cette unicité de contenus nécessaire à la fonction de la presse, et de l’autre elle évite à l’administration d’avoir à intervenir en permanence pour rétablir la vérité dans ce qui est dit, écrit, publié. La pluralité de l’information, comme la liberté de la presse, est une réalité discursive.

Comme le faisait remarquer Pierre Bourdieu (“…cette croyance politique primordiale, cette doxa, est une orthodoxie, une vision droite, qui ne s’est imposée qu’au terme de luttes contre des visions concurrentes, et que “l’attitude naturelle” est un rapport politiquement construit, comme les catégories de perception qui la rendent possible”) la légitimité de l’Etat — et donc celle de toute l’administration — à nous gouverner tient essentiellement à l’aspect naturel que prend la forme de l’exercice du pouvoir qu’il (elle) exerce sur la société. Or cette naturalité apparente est de nature purement construite ; elle résulte de l’évacuation dans le champ de l’irréel de toutes les autres options possibles, portées notamment par d’autres groupes qui, dans le même espace social (une nation, une ville, une entreprise, …). Il suffit pour s’en convaincre d’écouter les interventions publiques des personnels politiques : quel que soit le sujet et que ce soit la droite ou la gauche, le système discursif utilisé, l’argumentaire, la sémantique réfèrent toujours à la réalité en renvoyant l’autre camp à l’irréalisme. Il suffit d’écouter une interview d’un ténor de l’UMP ou du PS pour comprendre le fonctionnement.

Quand la teneur du discours du pouvoir devient a-réel/a-naturel (illégitime au regard du discours de réalité commune) il perd toute raison d’être. Il importe donc que la pérennité de l’Etat (et de l’administration) soit toujours en phase avec un discours de réalité fondé sur une formalisation naturelle. Il doit être naturel, implicite, évident, que ce qui est dit est la réalité, faute de quoi il (ou elle) perd sa légitimité à exercer sa ou ses mission(s). Cette formalisation omniprésente, des discours politiques aux médias, de nos paroles à nos actes pratiques au quotidien, forment une grammaire, un discours, une structure émettant du sens — voir Saussure et les structuralistes (avec un bémol toutefois : la part d’action possible de l’agent agissant, exposée plus haut, montre que la structure seule est insuffisante à rendre compte de la formation du discours de réalité). Cette grammaire du vrai forme un discours : la réalité discursive. Chacun de nos gestes, chacune de nos idées, chaque action, chaque prise de position engage la société concernée dans un processus permanent d’évaluation : est-il ou elle conforme au discours de réalité ? En d’autres termes, telle action ou telle idée sont-elles conformes à la réalité en vigueur ? Foucault a très bien montré comment chaque sujet (chaque acteur, chaque agent) est une variable de l’énoncé, comme chaque société est un ensemble de variables de l’énoncé construit en discours.

La révolution numérique

Après ces longs détours il est temps d’en arriver enfin au numérique.
Je vais attaquer tout de suite par une phrase de Nicolas Sarkozy qui m’a beaucoup intéressée. Il a déclaré récemment qu’il fallait “civiliser Internet” (19 janvier 2011). Alors qu’est-ce que ça signifie exactement ? D’abord qu’internet est un lieu de sauvagerie. Le sauvage (le “barbare” des Grecs anciens, décrivant tout ce qui en ce monde n’avait pas les caractéristiques de la civilité grecque — tout ce qui en gros ne partageait pas ce qui faisait la réalité discursive de l’époque) s’oppose au civilisé. Le long développement précédent sur le rôle des médias (distribuer la réalité) prend ici son sens : Internet n’est pas un lieu de discours de réalité ; ce n’est pas un lieu (un territoire) où se dit et se redit ce qui fait qu’une société se présente à elle-même mise en ordre. C’est un lieu d’a-civilité et donc d’irréalité, exactement comme l’a dit Jules Ferry (“Les races supérieures ont le devoir de civiliser les races inférieures”) quand il a énoncé que là où ne règne pas pas la civilité (sociétés supérieures) règne la sauvagerie.

Internet est un lieu présentant trois caractéristiques réellement spécifiques.

1. C’est une technologie ne présentant ni coûts élevés de production (sans le coût de structure des médias classiques) ni droit d’accès à l’émission de contenus (sans la charte éthique des producteurs garantissant une unicité de discours). Contrairement aux médias “classiques” il présente donc toutes les caractéristiques d’un lieu d’où le vrai ne peut être énoncé de façon systémique et automatique. Les dispositifs de censure évoqués plus haut y sont inopérants. L’administration ne peut donc pas reconnaître la légitimité de ce qui s’y dit sans remettre en cause la sienne propre, puisque de par sa nature et son histoire elle est le lieu où, par excellence, se dit naturellement la réalité des choses.

2. C’est un lieu où les relations sociales ne peuvent être apaisées par des dispositifs réglementaires. Ce qui pose problème à l’administration, c’est précisément que l’Etat est par excellence le détenteur légitime des outils de canalisation de la violence sociale. Lui seul détient par définition le légitimité du recours à la violence quand ça s’avère nécessaire. Pour en revenir aux contenus “classiques”, tout un système de filtrage — conscient ou inconscient — a depuis toujours présidé à la décision de publier ou pas des contributions dans les pages “courrier des lecteurs” des supports imprimés. Ce filtrage, outil de pure diction de la réalité, accroît la légitimité/crédibilité du support en montrant que le lectorat partage la même façon de dire la réalité (voir par exemple les pages “courrier des lecteurs” des journaux…). Là rien de tout ça ; au mieux une vague politique de modération plus ou moins suivie et plus ou moins cohérente du propriétaire du blog, des esquisses d’auto-discipline ou de rappels à l’ordre de la part des autres intervenants et ça s’arrête là. Ces rappels à l’ordre disent bien ce qu’ils disent : que la société est ordonnée, qu’elle est mise en ordre selon des critères partagés — des critères naturels — et qu’à les enfreindre l’auteur du délit se place lui-même dans l’irréalité, l’inconséquence, l’irresponsabilité (les trois mots qui reviennent le plus souvent). La sauvagerie, donc.

3. C’est un outil passant outre les outils “classiques” de civilité et de contrôle social. Par là il faut comprendre que l’ordre sociétal, en tant que grammaire et en tant que discours, ne s’expose pas qu’au moyen de mots, même si le dit (et le verdict) justifient in fine la conséquence sanctionnante de tout acte, mais également au moyen de gestes, d’actions, de façons d’être, de façons de faire. L’ordre sociétal est incorporé aux corps, aux esprits, aux actions. Dès lors, tout acte ne reproduisant pas cet ordre — ne venant donc pas confirmer la légitimité naturelle de cet ordre — s’expose à des sanctions, depuis le rejet social à l’arrestation en passant par toutes autres sortes de punitions diverses et variées. Les “outils classiques de civilité/socialisation” prennent toutes sortes de formes au fil des époques et des lieux, et l’ethnologie ou la sociologie ont fait leurs choux gras des différents classements possibles relevés à travers le monde et/ou à travers l’histoire. L’exemple-type est évidemment ici l’ado qui raconte n’importe quelle connerie de gamin sur Facebook. Loin de la sanction sociale immédiate — au sens propre, hors-média — en l’absence de parents ou d’aînés, hautement valorisé par ses pairs (amis connectés), émulant des comportements similaires dans une surenchère plus ou moins ludique (et sans grande conséquence finalement), c’est une forme “non-classique” de socialité qui au fond se met lentement en place. Qu’elle vienne bouleverser — et donc délégitimer — la forme “classique” en fait une forme de sauvagerie effectivement à civiliser d’un point de vue administratif. (Concernant la possibilité que “du vrai” se dise sur Internet (au sens que la société s’y retrouve montrée en ordre), ce ne pourrait par définition être un “vrai” puisque la méthode de diction ne le serait pas… Foucault l’explique : “Il se peut toujours qu’on dise le vrai dans l’espace d’une extériorité sauvage ; mais on est dans le vrai qu’en obéissant aux règles d’une “police” discursive qu’on dit réactiver en chacun de ses discours.”)

Ces trois caractéristiques associés posent un problème difficile à résoudre. On verra plus tard pourquoi plus en détail, mais en gros les contenus distribués via cette nouvelle technologie ne présentent plus les caractéristiques évoquées plus haut :
1. l’administration est seule apte à détenir le droit légitime à dire le vrai par tout un dispositif de verdicts réunis et formalisés en codes ; la vérité du discours, pour un acteur social, est sa répétition.
2. les process de production de contenus échappent aux dispositifs techniques et éthiques faisant l’économie, pour l’administration, d’avoir à intervenir incessamment pour rappeler de quoi l’ordre social est fait, comment il est construit et pourquoi il est légitime,
3. la formalisation des relations sociales, à travers tout un jeu de comportements intégrés (civilité) et à travers laquelle l’Etat trouve à exercer ses prérogatives naturelles est remis en question.

Je ne me fais pas l’apôtre du désordre ni ne me propose de valoriser quelques comportements asociaux que ce soit, j’essaie simplement ici de comprendre comment les choses s’emboîtent, comment elles se sont emboîtées et comment elles peuvent s’emboîter dans un avenir plus ou moins proche.

Il me semble que nous vivons ces dernières années une révolution, un saut/sursaut sociétal comme on a pu en connaître un il y a exactement deux siècles. De cette période sortira une nouvelle époque. Cette nouvelle époque, comme l’a montré Deleuze, produira ses propres dicibilités. Il est prématuré de dire aujourd’hui de quoi elles seront faites, comment elles seront organisées, quelle formes et quelles formulations elles prendront, de même qu’il devait être à peu près impossible en 1789 de dire la révolution industrielle à venir, d’anticiper la question sociétale des luttes sociales et leurs conséquences, ou encore de prévoir l’émergence de la psychanalyse, de l’art abstrait et du rock n’roll. Laissons ce soin aux experts.

Ce qu’on tenter de dire, en revanche, c’est les invariants qui se présentent à nous. Sans préjuger de leurs formes plus ou moins finalisées à venir, on peut toutefois prédire plusieurs choses. La première c’est que l’époque XVIIe-XXe, celle que Foucault a appelé “l’époque moderne” et qui va de la fin de la Renaissance et des Lumières à nos jours, est en train de disparaître. Ce qui est en train de disparaître sous nos yeux, ce sont tous les dispositifs qui ont eu pratiquement le besoin d’exister pour rendre possible son éclosion et sa maturité en tant que projet de société.

Quelques exemples :

L’industrialisation a eu besoin à la fois de matières premières peu chères et en ressources abondantes, et en même temps de personnels a proximité pour faire tourner les machines. La colonisation a pu assurer la captation massive de ressources exogènes (bois, caoutchouc, etc.) en même temps que l’urbanisation (concentrer les hommes autour du point de production) a pu assurer la fourniture (et ultérieurement la formation) de main d’oeuvre facilement disponible. Avec la dématérialisation des services, avec les outils personnels (l’imprimante 3D d’objets en relief en pièces uniques à la demande par exemple), avec la connectivité ne nécessitant plus de rapprochement physique pour produire, etc., les raisons pratiques ayant permis le processus d’industrialisation entre le XIXe et XXe siècle ont quasiment disparues, ou alors sont en voie de disparition. Il n’y a donc plus aucune raison pratique pour maintenir ce secteur d’activités tel qu’il est apparu et tel qu’il s’est développé.

Les relations sociales. Fondées telles que nous les connaissons (et les pratiquons quotidiennement) sur des schémas sociologiques amplement décrits par Pierre Bourdieu, Max Weber et d’autres, elles sont en passe de radicalement se transformer. De la même façon que la transformation évoquée plus haut, en quelques décennies, d’être ruraux à la vie quotidienne profondément marquée par le rythme des saisons (agriculture, élevage, …) et aux relations sociales ultra-localisées et fortement marquées par la préservation du capital foncier (on se mariait et faisait des enfants entre soi pour ne pas morceler ce capital au fil des générations) en êtres sociaux urbanisés se côtoyant entre inconnus dans des rues, se mariant par amour au fil des rencontres de hasard (souvent au bal du samedi soir pour les générations juste avant nous) et se transmettant d’une génération à l’autre le capital acquis au sein de la famille restreinte (deux parents et leurs enfants), les relations sociales de l’ère numérique proposent à des familles qui n’en sont plus (monoparentales, couples homosexuels, parents isolés, etc.) de nouveaux types d’outils d’échanges, de dialogues, de rencontres, de civilités et même d’identités. La théorie de l’espace social, lieu symbolique (état-nation, ville, entreprise, communauté d’intérêts, …) dans lequel évoluent des groupes parfois alliés parfois concurrents dans l’accès à plus de ressources, plus de pouvoir, plus de possibilités et où les affinités (partager un habitus, des séries de goûts communs, des distinctions particulières) se fondent sur des acquis et des signalétiques (le vouvoiement et le tutoiement par exemple, mais aussi l’habillage, les nourritures considérées comme bonnes en commun, etc.) qui s’estompent pour laisser de plus en plus de place à des relations numériques tout aussi riches, tout aussi sincères, tout aussi pertinentes entre personnes ne s’étant jamais vues, ne partageant pas les mêmes opinions ni nécessairement les même valeurs ni forcément la même langue, mais partageant un même espace numérique  vient redéfinir le statut de civilité et apportera une nouvelle réponse à la question : qu’est-ce qu’être un être dans une société donnée ? Quelle est ou quels sont le ou les critère(s) présidant à la création d’une identité qui soit opérationnelle, pratiquement utilisable et satisfaisant aux différentes contraintes (techniques, éthiques, …) à venir ? Se pose d’ores et déjà les questions de l’anonymat, de l’identité fictionnelle, de l’identifiant unique, etc.

L’économie. Le libéralisme n’a pas inventé l’économie, elle existe depuis toujours. Ce qu’il a inventé, ou plus exactement imposé comme sur-déterminant, c’est la dénégation faite à toute autre activité humaine de représenter la réalité telle qu’elle est hors de son aspect économique. C’est un pur produit discursif de réalité sans autre fondement que l’affirmation d’une voie d’accès, pour un groupe donné dans un espace social donné, au pouvoir et aux ressources qui y sont associées (symboliques, techniques, politiques, etc.). Une activité culturelle par exemple n’a de sens (et donc de réalité effective) qu’en ce qu’elle s’adosse à une légitimité économique ; on parle donc d’économie culturelle. A une époque où la production d’ustensiles (d’artefacts) répondait à une valeur d’usage — et pas encore à une valeur marchande (lire Debord sur l’émergence de la marchandise comme média s’installant entre les êtres sociaux en écran pour canaliser les échanges sociaux directs et les transformer en images de soi proposées via l’objet marchand, ce qu’il appelle la Société du spectacle) — la réalité de l’acte d’échange objet-valeur (c’est un invariant qu’on peut tracer à peu près dans toutes les sociétés, y compris chez les Trobiandais de Lévy-Strauss dans leurs manoeuves compliquées de dons/contre-dons) se présentait, se disait, se vivait sous un tout autre aspect. Identiquement, l’émergence du numérique et la question du statut/valeur de l’objet (gratuité, échange, reproductibilité) va probablement radicalement modifier la position de l’économie en tant qu’aptitude à représenter le vrai de l’échange. Un seul exemple : auparavant quand je vendais un objet je ne le possédais plus ; je vendais donc en même temps, inclus dans le prix de l’objet, sa dépossession et les avantages ou inconvénients associés. Aujourd’hui je peux vendre un objet numérique et le conserver. Toute la stratégie économique fondée sur la rareté (nombre inévitablement fini de biens) influant directement sur la valeur n’a plus guère de sens. Les quelques simili-crises économiques que nous traversons depuis quelques années — qui sont tout sauf des crises — illustrent simplement les limites de l’économie comme discours de réalité se suffisant à soi-même. Disons pour aller vite que le politique se plaît à les présenter comme des crises pour tenter de limiter la perte de légitimité liée à la reconnaissance, dans le discours de réalité sur lequel il fonde son pouvoir (ou ce qu’il en reste), que ce pouvoir est concurrencé par un autre discours de plus en plus puissant et face auquel il est de plus en plus démuni.

Mais plus que tout cela réuni (ou plus exactement par-dessus tout cela), la révolution numérique annonce, par les outils qu’elle propose — de plus en plus nombreux, de plus en plus simples d’usage, de plus en plus riches, de plus en plus sophistiqués en fonctionnalités de toutes sortes — un changement de paradigme assez signifiant dans notre relation au monde telle qu’elle se dessine. Relation aux autres, relation au travail, à la production, à l’environnement, etc. Jusques et y compris dans les champs du savoir. L’époque antérieure n’était pas figée ; elle proposait d’incessantes nouveautés : la voiture, la télévision, les congés payés, quelques guerres mondiales, etc. Ces nouveautés étaient étudiées dans les universités par des chercheurs en sciences sociales, puis, une fois écrits, leurs travaux prenaient le chemin de l’édition. Entraient alors en jeu tout un tas de dispositifs évoqués plus haut, portant notamment sur la sanction (travaux imprimés/diffusés ou rejetés) qui venaient dire si les travaux en question disaient vrai ou pas. Ou, en d’autres termes, si ce qu’ils proposaient comme conclusions reproduisait l’ordre sociétal ou pas. Si la réalité proposée était réellement naturellement la vraie. Je vais citer là un exemple que je préférerais ne pas citer tant il est à l’opposé de mes convictions mais il est suffisamment exemplaire pour être évoqué : un certain nombre d’universitaires, pour des raisons qui leurs sont propres, ont nié l’existence de chambres à gaz dans l’Allemagne nazie. Un dispositif adéquat s’est alors mis en place et les sanctions sont tombées : ces ouvrages n’existent pas. Je pourrais aussi citer les ouvrages scolaires de certains états des USA qui ont remplacé la théorie darwinienne par la théorie créationniste. Cette théorie étant considérée là-bas comme disant la réalité des choses, c’est tout naturellement qu’elle s’impose d’elle-même comme diction du vrai. Comme le faisait encore remarquer Pierre Bourdieu, quand il y a conflit autour de la question de la réalité, il y a toujours par derrière un conflit violent de pouvoir entre groupes concurrents dans le même espace social.

Horizontalisons !

En horizontalisant la production/édition de savoirs (contrairement à la production verticale pyramidale proposée par le système “classique”), les dispositifs de diction du vrai, supports techniques d’une époque en cours, ne disparaissent donc pas en tant que tels, mais ce sont leurs méthodes de production, le statut de leurs auteurs et celui de leurs productions qui s’inscrivent différemment dans l’espace commun. Cette horizontalisation, en mutualisant les productions potentiellement infinie d’une infinité potentielle de producteurs, pose évidemment le problème économique des droits. Une production (une image, une idée, un texte, une composition sonore, un extrait de vidéo…), en se dégageant des dispositifs industriels de production (verticaux, centralisés, à grande traçabilité des oeuvres et des auteurs) se dégage donc de façon automatique des règlementations qui accompagnent cette production. En s’inscrivant dans l’espace social numérique, l’oeuvre/production se mutualise de facto, de par sa nature même et de par les technologies qui la transportent. D’autre part, la technologie elle-même permettant à quiconque de s’emparer d’une oeuvre/production et de la modifier, la transformer, la dénaturer, la mixer à d’autres, la réutiliser partiellement ou pour un tout autre usage, pose également la question du statut de l’oeuvre elle-même. A partir de là, comment un auteur peut-il revendiquer que telle partie de telle autre oeuvre est en réalité extraite de la sienne, et donc faire reconnaître ses droits ? On peut dans un premier temps légiférer (voir Hadopi et les règlementations concernant les téléchargements ou réutilisations des oeuvres numériques) mais c’est évidemment une réponse d’un autre temps posée sur une question d’aujourd’hui. La question de “bon sens” (le bon sens dit toujours le vrai en vigueur, présentant comme naturel un questionnement qui n’est jamais qu’un ensemble de constructions successives) qui revient sans cesse dans les échanges sur le web est toujours la même : “mais alors de quoi vivront les auteurs ?”. Je n’ai pas les capacités pour répondre à cette question mais je peux suggérer que l’auteur en tant qu’objet de droit(s) (de création récente, en gros au cours du XIXe siècle) peut très bien disparaître en tant que tel, en tant que statut, en tant que système économique, sans que cela altère pour autant la création (l’acte de produire, l’acte de générer de l’émotion ou de la réflexion) dans une société — après tout Michel-Ange était payé par le Pape pour peindre la Chapelle Sixtine, il ne vivait pas de la vente de ses tableaux dans des galeries, pas plus que Mozart ne tirait ses revenus de la vente de CDs.

Ce que le numérique apporte, c’est (du moins formellement) cette horizontalisation. Co-produire, co-écrire, co-worker, co-éditer, co-inscrire, co-élaborer, co-construire, tout ceci dans des modalités qui auront à trouver dans les années qui viennent la réalité discursive qui mettra tout ça en ordre et en sens via la constitution de groupes identifiés dans ce nouvel espace social (monde physique et monde numérique mixés, unifiés, hybridés), et qui viendra supplanter la diction actuelle (qui est l’une des prérogatives de l’administration, centralisée ou décentralisée) par l’accession d’un groupe particulier au statut de producteur légitime de discours de réalité. Cette suprématie discursive, ce droit légitime à dire ce qui est naturellement, communément et consensuellement vrai, réel, ne s’obtient jamais, aussi loin qu’on remonte dans l’histoire des sociétés humaines, par la grâce d’un quelconque destin privilégié, mais par l’issue de combats parfois violents entre groupes.

La société issue de la révolution numérique ne sera pas une société apaisée — pas plus que ne l’ont été celles issues de la révolution industrielle du XIXe siècle — mais une société traversée de conflits de pouvoir, portant non pas sur la maîtrise des technologies comme le suggèrent certains (pas de geek-power en vue) mais bien sur la détention légitime, incontestée, du pouvoir de dire ce qu’est la réalité. L’un des exemples historiques les plus célèbres est l’accession d’Amenophis IV au trône en Egypte vers -1355. Dépossédé partiellement de l’exercice de son pouvoir par la très puissante caste des prêtres d’Amon-Râ, il abolit le culte d’Amon-Râ pour le remplacer par celui d’Aton en prenant le nom d’Akhenaton. Mais dire que dorénavant on ne priera plus tel dieu mais tel autre ne suffit pas, il faut également abolir l’esthétique (les canons de création), les cérémonials, les rites, les rythmes de la vie quotidienne, déménager le centre physique du pouvoir, recomposer une administration complète en partant de cette diction spécifique, bref, investir tous les champs de l’existence humaine pour leur donner une autre raison d’être et une autre façon de se dire. Vingt ans plus tard Akhenaton décède dans des conditions mystérieuses et son fils, Toutankhaton le remplace ; prenant le nom de Toutankhamon il réintroduit le culte d’Amon et, en à peine quelques années, l’épisode Akhenaton est effacé — réellement, physiquement, techniquement — des stèles, des temples et des monuments ; son nom est martelé, ses portraits pour la plupart détruits, et le nom d’Aton supprimé de toutes les chroniques. On voit par cet exemple que la question du discours de réalité, la question de la détention de la légitimité à dire ce qui est, ce qui a été et ce qui sera est centrale dans l’exercice réel du pouvoir : il fallait réellement supprimer le mot, le nom, l’effigie parlante de l’usurpateur pour que tout rentrât définitivement dans l’ordre.

L’administration et le numérique

Revenons maintenant à l’administration et à ses difficultés face à cet enjeu numérique.

Sa capacité à absorber les nouveautés est à la fois dépendante de son inertie statutaire et du dynamisme de ses agents agissants. En gros, moins l’enjeu de la nouveauté à laquelle elle est confrontée est important, et plus elle trouvera en interne des agents agissants (des fonctionnaires, des acteurs de différents statuts) aptes à en prendre le contrôle en légiférant, en usant de décrets ou de tout autre dispositif mis à leur disposition. L’enjeu de la nouveauté est toujours évalué en terme de discours : la pratique sociétale innovante conforte-t’elle ou au contraire infirme-t’elle le discours de réalité ? C’est cette évaluation qu’opère l’agent agissant (j’entends par là un agent administratif qui s’empare de la question dans le cadre de sa mission, laissant volontairement de côté les agents administratifs qui s’en désintéressent ou tout les autres qui ne veulent pas prendre le risque d’y détruire leur carrière ; tout là est affaire de stratégies personnelles très individualisées, comme on le verra plus tard) qui pose problème.

Du point de vue de l’administration — mais pas de celui de tous ses agents, il faut le rappeler sans cesse — l’idéal est que rien ne bouge. Les dispositifs sont en place, les savoirs-faire garantis, les méthodologies efficaces. Si les sociétés pouvaient entrer en glaciation, être vitrifiées par une éruption quelconque tout irait pour le mieux. On entrerait alors dans une société réellement pacifiée, où le discours décrivant la réalité serait point pour point conforme aux pratiques sociales observées. Mais ça ne se passe pas comme ça. Je donne juste un exemple qui a fait couler beaucoup d’encre, de paroles — et donc d’émission discursive autour du vrai — il y a quelques années. Un agent agissant, maire d’une commune (donc membre du “dispositif administratif global”) décide de marier deux homosexuels. C’est contraire à la loi, mais c’est pas ça le plus important. Le plus important c’est que la réaction à ce qu’il faut considérer comme une provocation a été non pas légaliste (ou très peu) mais massivement discursive : la réalité du mariage, comme cérémonie officielle, officialisante (“sanctuarisante” aurait dit Weber) est d’unir deux êtres pour former une famille — sous-entendu un homme et une femme. Le discours, en venant dire et redire ce qu’est naturellement une famille, fait l’impasse sur les conditions dans lesquelles cette définition étroite, restreinte, historique et purement technique de la famille est apparue pour poser sa vision, sa diction, sa définition comme naturelle, universelle et atemporelle. En définissant de la sorte la famille, l’Etat, ses représentants, ainsi que tous les représentants d’institutions (partis politiques, leaders religieux, intellectuels universitaires même) qui ont été invités à donner leur avis ont réagi conformément aux stratégies précitées, et seuls quelques rares agents agissants ont pris le parti de Noël Mamère en avançant l’argument qu’une famille était, du point de vue de l’administration, avant tout un dispositif technique (surtout fiscal). Cette impasse sur les conditions historiques d’apparition — et donc sur la question sociétale de sa disparition possible — du concept administratif “mariage” comme objet technique pour en faire un discours du vrai, aussi naturel qu’universel, illustre bien les difficultés qu’a l’administration à coller au plus près aux mouvements sociétaux. Or au même moment, dans d’autres régions du monde, le mariage entre personnes de même sexe a été intégré aux dispositifs techniques administratifs sans trop de difficultés. Cela ne signifie pas que la France soit en retard, cela signifie seulement qu’ailleurs cet enjeu n’a pas atteint — ou pas touché à — la notion de réalité au coeur même du système discursif. Chaque société est structurée selon les discours de réalité dont elle s’est historiquement doté, et celui-là doit être spécifiquement français.

Pour en revenir au numérique, où en est-on de cette évaluation ? Au plus haut sommet du dispositif, à la tête de l’Etat, Internet est une sorte de zone grise, un lieu de non-droit à civiliser, un endroit sauvage, un espace de piraterie prédatrice où la réalité vraie, atemporelle et universelle, ne se fait ni voir ni entendre. Mais qu’en est-il plus bas, en descendant les échelons territoriaux, au plus près des utilisateurs ? Pour répondre à cette question il fait d’abord définir d’un peu plus près quelles sont les questions posées par cet enjeu.

Digital shadowing

Je passe rapidement sur les 750 millions d’utilisateurs de Facebook, sur les millions d’heures de vidéos téléchargées et consultées par semaine, sur les milliards de messages postés et sur les trilliards de téraoctets de données transitant à travers la planète en permanence. Ceci simplement pour dire que d’un point de vue strictement social, en laissant volontairement de côté les aspects technologiques ou économiques, l’usage du numérique occupe de plus en plus de place dans nos existences. De plus en plus de gens, et de plus en plus fréquemment, transfèrent vers le monde numérique des actes sociaux ou techniques autrefois exclusivement réservés au monde “réel” (il resterait à démontrer que l’Internet est un monde “irréel”…). Acheter des choses, se payer des voyages, louer des voitures, échanger des idées, nouer des amitiés, faire des rencontres, consulter des films, écouter de la musique, découvrir des oeuvres d’art, accéder à des ressources rares, découvrir des talents, assister à des conférences distantes, coproduire collectivement des outils, poster ses photos, vendre sa maison, publier des textes théoriques, tout ceci s’exécute en ligne sans sortir de chez soi. Si les conséquences économiques sont certaines (le basculement des chiffres d’affaires, secteurs par secteurs, du “physique” vers le “virtuel” sont mesurables) il n’en reste pas moins que, sur le fond l’enjeu, est tout à fait ailleurs.

L’émergence de ce qu’on a appelé le “web 2.0” dans la première moitié des années 2000 peut être interprétée de différentes façons. Pour certains il s’agit d’un saut qualitatif réalisé en passant des “technologies” aux “usages” (l’Internet ce sont des usages, répété en boucle). J’avoue ne pas très bien comprendre les fondements de cette approche. Je ne vois pas, dans toute l’histoire du monde, de choses qui n’aient pas été des usages servant des pratiques sociales, mais bon, peut-être que je n’ai pas assez réfléchi à la question. Pour d’autres il s’agit d’un outil permettant à chacun de produire des contenus (UGC : user generated contents)… là non plus je ne comprend pas trop la subtilité puisqu’un stylo sert aussi à créer un UGC tout aussi valable qu’un autre. Pour d’autres enfin, le “web 2.0” n’est qu’une étape — une préfiguration — d’un web à encore à venir et qui sera constitué de “plusieurs webs” (c’est juste une façon de parler) coexistants et échangeant en permanence des données : l’Internet des objets (où des machines échangent massivement des données entre elles sans intervention humaine pour cliquer ou valider les requêtes), le web 3D immersif (où les internautes sont eux-mêmes des éléments du contenu au même titre que les contenus “classiques”, et où l’échange social se situe dans les interactions entre contenus eux-mêmes, entre internautes eux-mêmes ou entre internautes et contenus — c’est par exemple le cas des univers virtuels où l’avatar représentant l’internaute devient partie du contenu global, diffusant des informations, interagissant avec son environnement, mixant à son gré éléments purement numériques et éléments venus du “monde réel”…), etc. Quelle que soit la définition du web 2.0 et de ses hypothétiques successeurs, la praxis est bel et bien celle d’un acte social d’échange des biens virtuels sous forme de contenus, lesquels peuvent, comme tout autre bien, être offerts, vendus, échangés, etc. Et là on en arrive à la question du territoire virtuel et du digital shadowing.

Comme dit plus haut, l’internaute transfère vers le numérique de plus en plus d’activités autrefois réservées à des réalisations strictement locales : on achetait dans son quartier, on allait au cinéma dans sa ville, on rencontrait son futur conjoint dans les environs, on se faisait la quasi-totalité de ses amis autour de son école ou de son lieu de travail. Il y avait donc une parfaite corrélation entre d’une part le territoire physique qu’on occupait (la rue, le quartier, la ville…) et le territoire social dans lequel on existait, une superposition quasi parfaite où le périmètre de l’un recouvrait presque exactement le périmètre de l’autre. La conséquence, d’un point de vue administratif, c’est que l’institution (Mairie, Conseil général, Conseil régional, Etat) occupant strictement le même périmètre, sa légitimité à exercer ses missions était parfaitement en accord/raccord avec le périmètre sociologique de ses administrés (citoyens, contribuables, etc.). Le phénomène de “déterritorialisation” que créent progressivement les usages numériques (de moins en moins de ressources proviennent du territoire physique qu’on occupe) entraîne deux conséquences très particulières : la première est qu’à terme, si le mouvement de déterritorialisation se poursuit et s’amplifie, le territoire physiquement occupé et le territoire socialement vécu ne se recouvriront plus — ou plus aussi exactement — et, en corollaire, la seconde est que l’institution qui continue, elle, à exercer sa mission sur une définition traditionnelle de territoire physique (héritée du XIXe siècle : nation, région, département, commune…) risque de ne plus offrir/détenir la légitimité requise à intervenir sur le territoire social, l’un ne recouvrant plus l’autre.

L’espace social (le territoire partagé, celui-là même où groupes et individus évoluent, collaborent ou se concurrencent, celui-là même où s’énoncent les discours de réalité) ne sera plus celui que l’administration décrit, celui qu’elle gère, celui sur lequel elle exerce ses prérogatives. Et donc le discours qu’elle émet court le risque de devenir inaudible à mesure que sa légitimité à régenter nos existences s’estompe. Déjà son point de vue sur les identités (uniques, unifiées, formalisées, fixées dans le temps et dans l’espace) s’oppose déjà aux pratiques courantes (Wolden Avro existe comme être : son irréalité à s’inscrire dans le territoire physique n’empêche pas sa réalité dans le territoire social virtuel), déjà son point de vue sur la civilité devient de plus en plus obsolète (et par derrière sa mission d’être seule détentrice des outils techniques, législatifs, pratiques, de pacification des relations sociales), déjà son point de vue sur l’oeuvre et sur les droits de l’auteur est battu en brèche par les pratiques quotidiennes des internautes (Hadopi est un sommet d’aberration). On peut multiplier ainsi les exemples. Je peux citer celui lu récemment d’un internaute français ayant acheté un appareil sur un site italien et recevant un appareil défectueux être incapable de déterminer auprès de quel tribunal déposer sa plainte : en France ? en Italie ? auprès du tribunal de sa commune ? auprès de celui de l’hébergeur du site en Italie ? auprès de celui de la commune italienne dont relève le siège social de l’entreprise propriétaire du site ? On comprend que ce genre de questions vont prendre de plus en plus de places dans nos existences numériques. Autrefois elles ne se posaient même pas : j’achetais un appareil défectueux à Strasbourg, je saisissais le tribunal de Strasbourg. Ceci pour montrer le décalage de plus en plus béant entre territoire administratif et territoire vécu des pratiques numériques. Ça c’est le premier point.

Le second point concerne le territoire lui-même. L’administration territoriale recouvre un espace physique (par exemple Strasbourg, dans ses limites géographiques, est recouvert par la Mairie, puis la CUS, puis le Département, puis la Région Alsace, etc.) Ce territoire n’est pas uniquement physique, il est également constitué, grâce aux outils numériques, d’une masse croissante d’informations venant se superposer aux informations “classiques” (telles que le nom des rues, la dénomination du bâti, …) ; ainsi la Cathédrale n’est-elle plus (ou du moins plus seulement) un monument physique chargé de sens et d’histoire, elle est également des milliers de photos sur Flickr et de vidéos sur Youtube, des centaines de pages web dans le monde, des milliers de commentaires postés sur les forums de voyageurs, des vécus partagés, des expériences traversées (qu’on soit pratiquant assidu ou architecte ou historien ne génère pas les mêmes informations, les mêmes regards, les mêmes usages de l’objet) sur Facebook, des dizaines ou des centaines de versions 3D sur Sketchup, elle apparaît en réalité augmentée dans des applications pour smartphones, ses plans sont archivés dans de multiples bases de données, etc. Bref, l’objet conceptuel “Cathédrale” recouvre une infinité de contenus distincts, dont l’un, très particulier, a pour caractéristique d’être originellement le contenu initial : un dentelle gothique de grès.

De la même manière que sa cathédrale, Strasbourg est multiple de l’ensemble des contenus numériques publiés la concernant. L’ensemble de ces informations — ensemble en expansion permanente : tous les jours quelque chose se dit, se montre, se crée, se produit concernant la ville — forme au final un portrait du territoire, portrait d’un territoire tel qu’il est perçu, tel qu’il est vécu, tel qu’il est ressenti, tel qu’il enchante, tel qu’il agace, tel qu’il déçoit, tel qu’il surprend. Ce portrait du territoire forme ce qu’on appelle une “ombre informationnelle”, un digital shadow. Tout lieu physique, tout territoire possède aujourd’hui son digital shadow. Or d’un point de vue administratif (élus, services, agents), s’intéresser à la problématique du territoire (sa gestion, son aménagement, sa socialisation, sa pratique, son utilisabilité, son image…) ne devrait pas seulement être s’intéresser à sa problématique physique — d’autant plus, comme évoqué juste avant, celle-ci est de plus en décalage avec sa problématique sociale — mais c’est également tenir compte du digital shadow qui devient “réellement partie intégrante de la ville”. La réalité de Strasbourg n’est plus seulement un certain kilométrage de pistes cyclables, un certain réseautage de conduits enterrés d’eau, de gaz ou d’électricité, un certain maillage de transports en commun. Ce n’est plus seulement un certain statut historique, une certaine image rayonnante, un certain nombre de festivals et d’animations, un certain nombre de musées. Ce n’est plus seulement le siège de ceci ou de cela, ni le lieu de naissance d’untel ou de tel autre… Strasbourg c’est aussi — et peut-être à terme surtout — un certain digital shadow. La question de cette ombre informationnelle est complexe à appréhender. Pour se convaincre de l’utilité d’en tenir compte, il suffit d’imaginer une ville fictive dont tout l’effort de communication serait tourné vers un argument mensonger (genre “douceur de vivre” par exemple) où les faits viendraient en permanence contredire l’argument : la vie y serait infernale… Vous auriez alors d’un côté un site web officiel vantant cette “douceur de vivre” qui, comme tout site administratif qui se respecte, serait mis à jour une fois tous les 15 jours ou tous les deux mois, et en face un digital shadow constitué de milliers d’informations actualisées en permanence, postées jour et nuit, des photos, des vidéos, des expériences vécues, des ressentis, des échanges tous négatifs sur les réseaux sociaux, etc. Cette municipalité aurait alors deux stratégies possible : la première consisterait à investir un budget gigantesque en communication nationale/internationale et en étude d’image pour tenter de contrer la masse exponentielle d’informations négatives émergeant du digital shadow, la seconde d’en tenir compte et de se doter d’une stratégie numérique.

Stratégies numériques

La question de la stratégie numérique, pour une administration, consiste donc à se poser la question de son digital shadow. Elle n’est pas — ou du moins pas uniquement — de se demander où faire passer ses tuyaux de fibre optique ou si devenir pilote d’une expérience de paiement sans contact est innovant ou pas. Je ne dis pas que c’est inutile, je dis que ce sont là des réponses inappropriées ou au moins largement insuffisantes. Des réponses appropriées seraient celles apportées aux questions “qu’est-ce que les gens du territoire disent ?” ou encore “que dit-on, ailleurs, du territoire ?”. Le territoire social numérique (l’ombre informationnelle) n’est pas le territoire physique sur lequel la collectivité, en tant qu’administration, a la main-mise et où elle peut exercer ses pouvoirs et prérogatives (par la légitimité des urnes), il est dans cette masse d’expressions parlantes formant une ville virtuelle venant se superposer à la ville réelle (celle décrite par le discours de réalité tenu par la collectivité qui vient en permanence nous dire et redire ce qu’est notre ville). Ce qui se dit là, dans cette ville virtuelle, dans cette ombre informationnelle, c’est comment la ville réelle est partagée ou pas, comment elle est perçue, vécue, pratiquée, aimée ou détestée… Cet agora permanent, ce forum d’expression démocratique (nulle voix ne vaut plus qu’une autre) ouvert jour et nuit est trop largement sous-exploité et sous-utilisé des pouvoirs publics — quand il n’est pas tout simplement ignoré, voire même méprisé. Dans une écrasante majorité des cas, parmi ces millions de signes émis, pas un seul n’est émis par l’administration elle-même. Ou alors, dans le meilleur des cas, quand ils existent, les signes publics émis relèvent d’une langue de bois descendus directement du service de communication. Ce qui se dit à ce moment-là, quand se confrontent ces milliers de signes parlants et ces quelques signes publics muets, c’est l’incapacité de l’administration à entrer en communication horizontale avec ses administrés.

La stratégie de riposte devenue habituelle, pour l’administration, consiste à recréer discursivement une dichotomie réel-virtuel pour reprendre la main (enfin, c’est ce qu’on suppose) en opposant signes tangibles (nous avons fait ceci et cela) et signes virtuels (l’ensemble des signes formant le digital shadow). D’un point de vue méthodologique, cette riposte est à la fois productive et contre-productive. Elle est productive dans une stratégie personnelle pour un agent agissant qui fait en interne la démonstration de sa capacité à intégrer la “chose numérique” à l’exercice de sa mission, stratégie possiblement récompensée par une meilleure notation ou l’accès à des fonctions plus élevées. Elle est également productive dans la mesure où, dans le sens commun et dans l’expérience commune, réalité physique, tangible, immédiate s’oppose naturellement à réalité virtuelle, immatérielle, volatile. Il y a donc conformément à la théorie évoquée plus haut rediction de la réalité des choses. Cette dichotomie — purement discursive : les internautes qui ont posté des opinions sont des être bien réels, ils témoignent d’expériences bien (ou mal) vécues — réinstalle l’administration dans sa légitimité en structurant le réel (dire ce qu’il est) et en présentant ce discours structurant comme naturel. Elle est contre-productive dans la mesure où elle éloigne l’administré de ses représentants. Il peut y avoir là un risque pour la démocratie, et peut-être faut-il chercher une partie du désintérêt croissant des populations pour la “chose politique politicienne” dans cette attitude consistant à nier que l’existence numérique — qui est et sera de plus en plus une part de notre existence en tant qu’êtres sociaux — n’a pas à être prise en compte.

D’un point de vue à la fois technique et économique, la prise en compte du digital shadow présente pourtant de nombreux intérêts pour l’administration territoriale :

1. Les informations numériques décrivant le territoire forment un flux permanent sans cesse réactualisé. Pour une collectivité, la question des mises à jour est toujours problématique : elle est coûteuse en temps, elle mobilise des agents qui seraient plus utiles sur d’autres postes, elle requiert une veille permanente et pertinente. En revanche dans le digital shadow, la veille est globale. Un exemple : un samedi soir, une pharmacie de garde reste fermée pour des raisons inconnues. Pour l’annoncer sur le site officiel il faut d’abord en être informé, puis ensuite trouver un webmaster pour la mettre en ligne. Si des outils d’hybridation entre territoire physique et territoire virtuel (abordés au chapitre suivant) étaient mis en place, l’information serait aussitôt partagée, distribuée, diffusée.

2. Les informations mises en ligne coûtent cher à récolter, à trier, à vérifier, à confirmer, à publier. Quiconque a déjà consulté Facebook ou Twitter a pu constater que l’actualisation, suivie ou pas de correctifs, d’amendements, de précisions, est rapide et surtout gratuite. Si des outils d’hybridation étaient mis en place ce serait autant d’économies pour la collectivité. L’argument souvent entendu (les infos du web ne sont pas fiables) ne tient pas. D’abord il est préférable de courir le risque de 5% d’erreurs plutôt que de ne rien faire, ensuite ces erreurs seront probablement vite rectifiées. C’est peut-être là, dans cette mobilisation horizontale des internautes à participer à la vie de la cité, bénévolement et massivement, qu’il faut chercher les nouvelles définitions de la citoyenneté. Encore faut-il qu’on leur fournisse les outils permettant de l’exercer.


Territoires hybrides

Mais pour leur fournir ces outils, encore faut-il qu’ils soient perçus comme utiles. Encore faut-il que la collectivité territoriale reconnaisse, d’un point de vue discursif, la réalité de ce territoire virtuel qui vient surplomber le territoire physique qu’elles ont en charge.

Comme on l’a vu avant, les technologies de publication ont changé (passage de l’imprimé/édité au posté/publié). Mais sur le fond ce qui a changé ce ne sont pas les technologies mais les pratiques sociales autour du contenu. (La PAO a technologiquement et durablement modifié les techniques d’édition au cours des années 1980-1990 sans que les pratiques d’édition aient été transformées pour autant.) Tout le monde ou presque accède aujourd’hui à des outils de publication, sous une forme ou sous une autre. L’hybridation des territoires consiste simplement, comme son nom l’indique, à créer des connexions, des passerelles, des points de contact, des lieux de partage et de passage entre territoire virtuel (qui génère le digital shadow) et territoire physique (celui que décrit le digital shadow). L’hybridation des territoires, outre les avantages évoqués juste avant, présente également celui de recoller deux territoires qui tendent actuellement à se séparer. La légitimité des institutions et plus globalement la démocratie en sortiraient probablement renforcées. (Quand on écoute les sondages d’opinion, un des leitmotivs récurrent des électeurs tentés par les extrêmes — je ne parle pas des militants convaincus par l’idéologie que leurs partis extrêmes portent — est “on ne nous écoute pas”.) La démocratie locale sera une démocratie numérique ou disparaîtra vidée de son sens.

La question centrale est donc celle de la spoliation/désappropriation (réelle ou supposée) : de la part des citoyens en ce que leur parole n’est pas entendue ; de la part de l’administration en ce que sa légitimité à dire ce qu’il en est du territoire commun partagé est menacée par d’autres systèmes descriptifs concurrents. On entre typiquement là dans un cas où, sur un territoire donné (un espace social) des groupes concurrents luttent pour l’accès (dans un cas) ou le maintien de leur accès (dans l’autre) à la diction du réel. Dire ce qu’il en est réellement du territoire qu’ils occupent en commun. On est face à deux possibilités, comme toujours en pareil cas : où l’un des groupes prend le dessus sur l’autre, où ils collaborent pour produire un nouveau sens du territoire. Bourdieu toujours a montré qu’un espace social est constitué de champs où des acteurs exercent leurs pratiques. On a ici deux acteurs, chacun dépositaire de ses pratiques en propre.

De quelques méthodes

Depuis deux ou trois ans deux stratégies se dessinent. La première est collaborative : des collectivités mettent place des outils numériques d’hybridation de territoires, certaines plus dynamiques et plus innovantes que d’autres (Rennes, Nantes, Bordeaux, …), la seconde est oppositionnelle : des collectivités refusent de mettre en place de tels outils pour un certain nombre de raisons. C’est le cas notamment de Strasbourg, Lille, etc.

La première remarque qu’on peut faire c’est que la stratégie adoptée face à la question numérique n’est pas marquée par le clivage gauche/droite : Lille sous Aubry est très clairement marquée à gauche, Bordeaux sous Juppé très clairement marquée à droite. Le clivage numérique ne recouvre donc pas le clivage politique traditionnel, exactement que de la même façon le territoire numérique ne recouvre pas le territoire administratif. Il s’agit d’enjeux qui dépassent de très loin les clivages partisans traditionnels pour engager l’avenir (social, culturel, économique, …) de toute une région. Et donc réellement de stratégies à long terme, de visions de l’avenir.

Je vais rapidement citer quelques exemples de réalisations (ou de non-réalisations) relevés au cours de ces quelques années/mois passés. Hormis pour le cas de Strasbourg (j’y suis, j’y vis, je m’y implique) je ne préciserai pas nécessairement quelles villes ont mené ces expérimentations dans la mesure où ça n’a pas tellement d’importance sur le fond.

Une des communes citées a décidé de lancer il y a deux ans un Plan de Rénovation Urbaine (PRU) pour réhabiliter, reviabiliser et resocialiser un quartier périphérique à forte concentration de difficultés de toutes sortes (sociales, économiques, scolaires, etc.). La méthode retenue n’a pas été, comme nous la pratiquons à Strasbourg, de d’abord confier la mission aux services de l’urbanisme puis de réaliser après coup des panneaux explicatifs exposés en mairie avec invitation publique à venir les consulter, mais de procéder tout autrement. Des marqueurs de réalité augmentée ont été placés à quelques points-clés du quartier, des tablettes numériques ont été remises aux habitants via leurs représentants (animateurs, élus) et des groupes de visite ont pu ainsi découvrir en réalité hybridée (réel + virtuel) le nouveau visage de leur quartier. La réalisation (le devenir-vrai) du quartier étant ainsi réalisée — que ce soit virtuel avant d’être “réellement réel” n’est qu’une péripétie — les habitants ont pu à loisir commenter, donner leurs opinions, émettre des suggestions, et les services techniques en retour expliquer, argumenter, expliciter leurs choix et décisions. Le résultat in fine est qu’un PRU consensuel (recueillant un assentiment partagé) a été dégagé. La méthode “traditionnelle” — et ce ne sont pas les réunions d’information associées qui n’intéressent que les déjà-intéressés qui changeront quelque chose — en ne tenant compte ni des attentes ni des désirs ni des envies (souvent fantaisistes et incompatibles avec les pratiques et contraintes d’aménagement territorial mais ça on peut l’expliquer, le montrer, le démontrer) mène assez souvent à une frustration des habitants, à leur mécontentement, voire à la création d’associations opposantes au projet PRU qui vont utiliser tous les recours administratifs possibles pour empêcher, retarder ou contraindre à redéfinir les projets initiaux. En terme politique, social et économique, deux méthodes différentes donnent donc deux résultats différents.

Une autre des communes a l’an dernier à l’occasion d’une fête organisée sur la place centrale de la ville proposé aux habitants de profiter de l’événement pour poster par SMS leurs émotions, leurs idées, leurs impressions, leurs ressentis, et ces SMS ont été projetés sur des façades utilisées dans la nuit comme écrans géants. Les plus beaux, les plus émouvants, les plus riches, les plus intéressants étaient extraits du flux pour aller se fixer sur d’autres façades de la place. Un tel projet, dans la plupart des villes, serait rejeté au seul argument que “ils vont dire n’importe quoi…” (“civiliser l’internet” c’est exactement ça, c’est partir du postulat infantilisant que les individus ne sont pas des acteurs sociaux responsables.) Pour avoir mené, mais à une échelle moindre, la même opération à Strasbourg lors de la Fête de la musique le 21 juin 2010 pour le compte du Conseil général, je peux témoigner que l’équipe de modération n’a eu à supprimer que deux messages franchement litigieux de toute la soirée. Deux messages sur plusieurs centaines postés entre 7h du soir et 1h du matin, ça représente probablement le pourcentage exact d’individus irresponsables que toute société contient inévitablement.

Et puisqu’on est à Strasbourg, restons-y. La municipalité a pris la décision ce printemps de soumettre à référendum son projet de passer toutes les rues du centre-ville à 30km/h, à l’exception des grands axes qui seraient maintenus à 50. La méthode retenue est purement traditionnelle : une campagne d’affichage, un document d’information, un bulletin de vote par courrier par habitant, un huissier pour dépouiller tout ça en retour et on y va. En conseil municipal un élu a fait remarquer qu’internet serait un excellent outil pour organiser/accompagner cette consultation. L’adjoint en charge de la ville numérique aurait (je n’y étais pas mais on l’a rapporté) balayé la proposition pour la raison que 20% des habitants n’étant pas connectés, ce ne serait pas démocratique. Sur le fond pourquoi pas, l’argument est valide. Mais quand on analyse un peu les choses de plus près on constate qu’en moyenne un taux de retour (participation + bulletins valides) attendu de 30% est raisonnable. On constate d’autre part que les populations non-connectées sont majoritairement hors centre-ville, et donc sont majoritairement non-concernées par la mesure. Additionnant l’un et l’autre on en déduit que le rapport des “concernés non-connectés ayant voulu répondre mais en ayant été empêché par le non-accès à l’outil” chute à moins de 4%. D’autre part, le fait que 10 à 15% de la population soit partiellement ou complètement illettrée (ou ne lisant pas le français quoique le parlant) n’invalidait pas pour autant la méthode, on comprend que l’argument avancé relevait bien d’un vrai système de discours. Le résultat a été catastrophique, et le projet très majoritairement rejeté par la population. On ne peut pas préjuger des résultats qu’aurait produit un outil numérique d’échange, de confrontation, de dialogue, d’argumentation, de modélisation, de simulation, de consensualisation, de co-édition du projet, mais je doute qu’il ait été inférieur au score obtenu par la méthode retenue par la municipalité. Comme il fallait impérativement venir redire le vrai, venir redire ce qu’il en est des choses du territoire, Roland Ries, dans les DNA — le quotidien local — expliquait le lendemain de cet échec que “probablement étions-nous trop en avance sur nos concitoyens”. Ce qu’il dit là, ce qu’il affirme comme vérité, c’est que les nombreux débats qui ont agité les facebookeurs strasbourgeois pendant des semaines n’ont pas existé, que les arguments des uns et des autres (pro ou anti) ne se sont pas inscrits dans et sur le territoire, que les prises de positions, sereines ou violentes, des uns et des autres sont irréelles (non-reconnues comme participant à la question posée), et pour finir que l’avis d’une population sur ce qui la concerne ne peut (et ne doit) passer qu’à travers un canal dont toute la diction/argumentation/sémantique est maîtrisée par l’administration. D’un point de vue politique ce fut un échec ; d’un point de vue économique une dépense considérable en personnels, matériels, frais d’envoi ; d’un point de vue écologique une surconsommation de papier et une surproduction de CO2 pour transporter et récupérer toutes ces enveloppes. Pourquoi alors avoir procédé de la sorte ?

Des raisons…

On peut légitimement se poser la question du pourquoi certaines collectivités s’engagent et pourquoi d’autres pas. A cette question plusieurs réponses sont possibles ou probables, aucune ne se suffisant à elle-même. Associés ou pris indépendamment les uns des autres, ces quelques éléments de réponses mériteraient une étude comparative historique, économique et sociologique approfondie pour transformer cette approche très empirique en données fiables et mieux exploitables.

La première est historique. Certaines régions ont parfaitement réussi — parfois dans la douleur — leur révolution industrielle entre les XIXe et XXe siècles. C’est le cas notamment de l’Alsace qui a été — et reste encore — une région riche. La Lorraine l’a également parfaitement réussie, mais c’est un plus lointain souvenir. En revanche tout l’arc Atlantique-Sud Ouest l’a peu ou prou ratée.  Alors hasard ou pas, on constate que les régions actuellement les plus dynamiques question investissement numérique sont justement celles-là, de la Bretagne au Centre-Sud — Paris étant exclu du schéma pour des raisons évidentes.

La seconde est culturelle. Les régions fortement impliquées sont également toutes des régions maritimes. Leur dynamisme, leur culture, leur économie, leurs regards sont traditionnellement tournés vers le large, d’où arrivaient de nouveaux produits, de nouveaux outils, de nouvelles méthodes, de nouveaux échanges, plutôt que vers l’intérieur de terres. L’Alsace, enfermée dans son étroite vallée et traversée d’une histoire elle aussi très douloureuse, est probablement moins naturellement tournée vers les expérimentations, celles qu’elle a pu connaître ces derniers siècles n’étant pas des plus agréables.

La troisième est sociologique. Les déplacements massifs de populations en France, depuis la fin de l’exode rural jusque dans les années 80, sont globalement orientés de l’intérieur des terres vers les côtes (surtout Midi et côte Sud Atlantique). L’esprit dynamique, l’envie de bouger, celle de changer, est probablement plus et mieux présente chez ces nouveaux migrants intérieurs que dans des populations plus attachées à leurs terroirs.

La quatrième est individuelle : les agents agissants. J’y reviendrai juste après.

L’ensemble de ces facteurs réunis dessinent une carte de France que vient corroborer les politiques numériques menées régions par régions. On peut aussi après tout se dire que finalement ça n’a pas tellement d’importance puisqu’au final rater une révolution numérique n’est pas pire que rater une révolution industrielle deux siècles plus tôt. Pas si sûr… L’une des missions historiques de l’Etat est d’assurer une répartition équilibrée des richesse sur l’ensemble du territoire qu’il recouvre. Ça a été vrai au cours des deux siècles passés, où une part importante des richesses produites par une région donnée a été prélevée pour subvenir aux besoins de régions plus pauvres. Le XXIe siècle s’annonce déjà comme celui du désengagement progressif de l’Etat et une autonomisation des régions, notamment d’un point de vue économique. Les dispositifs de redistribution équitable sont donc directement touchés. Le devenir des régions passera de plus en plus par leur pouvoir d’attractivité : attirer des entreprises, attirer des compétences, attirer des habitants. Je ne suis pas certain que la stratégie régionale consistant à ignorer délibérément le fort pouvoir d’attractivité (économique, social) des outils numériques (d’hybridations de territoires et d’autres) et à promouvoir l’image de l’Alsace via des campagnes promotionnelles soit le choix le plus judicieux. L’avenir le dira.

…et des agents agissants

L’administration est une machine puissante à la mécanique rodée par des siècles d’exercice de ses missions. Tant qu’il s’agit de tracer des routes, de gérer des tonnes/jour de déchets ménagers, d’acheminer l’eau dans chaque foyer ou d’organiser des systèmes multi-modaux de transports, elle déploie impeccablement tout son savoir-faire et toute son expertise. Pour l’immatériel c’est autrement plus compliqué. L’enjeu numérique global est-il compris ? Si oui, comment l’est-il ? Quelles sont les méthodes déployées ? Quels sont les objectifs à atteindre ? Comment évaluer les résultats, échecs comme réussites ? On entre là dans l’application du coup-par-coup. Faute de savoirs-faire et d’expertises directement transposables, on avance, on essaie, on tâtonne, on risque. On évalue, on corrige, on modifie, on réoriente. On reprend, on retouche, on abandonne, on repart.

Ou alors on ne fait rien du tout.

Hormis le cas — bien improbable — où la tête (le Maire, le Président du CG ou du CR, …) soit un geek confirmé, un praticien hors-pair du numérique, un accro du web social avec avatar numérique multiples à la clé, la décision de s’engager dans dans l’aventure numérique, pour une collectivité territoriale, vient de plus bas. Elle vient d’élus, de chefs de services, de chargés de missions, de toute cette couche d’agents de statuts différents mais tous partie prenante de la mission globale de la collectivité. Parmi eux, j’en ai maintes fois parlé plus haut, celle des agents agissants. Ce sont eux, depuis leurs points de vue, depuis leurs opinions sur la question, depuis leurs propres pratiques numériques, qui sont les moteurs initiaux de l’engagement. Si leurs résultats sont au rendez-vous, c’est à terme toute la machine elle-même qui, convertie, s’engage à son tour.

Qui sont-ils ? Quels profils présentent-ils ? Quelles types de démarches engagent-ils ?

Pour en connaître assez bien quelques-uns dans quelques-unes des villes citées précédemment (je ne dirai pas leurs noms, ceux qui me connaissent savent exactement qui je parle :-) ) on peut dégager, derrière des profils assez différents (personnalités, trajectoires, positions hiérarchiques, type d’administration ou de service dans lesquels ils opèrent), là aussi un certain nombre d’invariants — je dirais de qualités — dont l’absence d’une seule suffit à ce que rien ne marche, mais dont la présence de toutes est nécessaire pour que tout se mette en marche.

Premier invariant : une parfaite connaissance la machinerie administrative — comprendre ce qu’attendent les élus, savoir comment fonctionnent les services techniques, appréhender à leur juste mesure les rapports de force en jeu entre personnes ou groupes, formels ou informels.

Second invariant : une parfaite connaissance théorique et pratique des enjeux numériques — suivre et participer aux débats à l’échelle nationale, européenne ou internationale, nouer des relations avec d’autre acteurs numériques dans d’autres secteurs, sur d’autres pratiques, dans d’autres régions, échanger, communiquer, mener un travail de veille incessant sur les expérimentations en cours ailleurs dans le monde… et pas qu’autour de soi.

Troisième invariant : une bonne connaissance, même relativement basique mais exhaustive, des outils et technologies — savoir ce qui existe, ce qui peut se faire et ne peut pas se faire, comprendre comment ça marche, à quoi ça sert et comment en envisager la portabilité vers d’autres besoins/usages. (Dans le cadre d’un appel à projet par exemple, il est extrêmement important qu’un dialogue expert s’installe entre l’administration et les prestataires).

Ces trois qualités réunies semble être la condition minimale requise pour s’engager dans une démarche numérique cohérente.

Le problème principal — et c’est peut-être là que le facteur hasard apporte son lot d’impondérables — c’est que jamais un tel profil de poste ne sera recherché par une collectivité, puisque par définition pour le rechercher il faudrait déjà le posséder en interne pour savoir/pouvoir le définir. Plus concrètement, de ce que j’ai pu voir dans mes différents contacts avec toutes sortes d’administrations, localement ou nationalement, c’est qu’un profil de poste de chargé de mission ou de responsable de service TIC (sous toutes sortes d’appellations possibles : DSI, communication numérique, multimédia, etc., dans ces domaines il manque encore pas mal de compétences internes pour définir profils et missions) est ouvert et qu’on prend ce qu’on croit correspondre aux besoins… Alors si — facteur hasard requis — le recruté se révèle être un agent agissant tel que défini ci-dessus, les choses ne seront pas exactement les mêmes que si le recruté l’est simplement parce qu’il a monté un blog une fois dans sa vie (celui-là je l’ai pourtant croisé). Pour les élus c’est pareil : on peut confier une délégation (elle aussi à intitulé variable) à quelqu’un parce qu’il est enseignant en informatique ou parce qu’il travaille dans une agence de communication. S’il se trouve — toujours facteur hasard requis — que le désigné cache un profil d’agent agissant alors les choses se passeront autrement. Mais dans la réalité des pratiques administratives les choses sont parfois plus complexes encore… tel agent agissant pourra être empêché d’agir. Les raisons de l’empêcher sont nombreuses : désaccords politiques, querelles de personnes, concurrence entre services, agissements mal compris et jugés dangereux, peur du risque, peur d’innover, peur d’oser.

Ce qu’on peut faire ensemble

Ce qu’on peut faire, nous, acteurs du numérique, c’est d’abord rencontrer les élus, les responsables de service, les agents administratifs pour leur expliquer nos démarches, nos outils, nos méthodes. Ce qu’on peut faire, c’est les conseiller et les accompagner dans la conception et la réalisation de véritables outils numériques de service public. Apporter nos savoir-faire et nos expériences pour, ensemble, horizontalement, co-construire un territoire commun où chacun retrouvera ses légitimités. Mais pour cela, encore faut-il que d’abord ils prennent la mesure des enjeux, et ensuite— mais ce n’est sûrement pas simple — qu’ils acceptent de reconnaître avoir besoin de conseil et d’accompagnement. Seuls, eux comme nous, nous ne pouvons rien. Ensemble nous pouvons beaucoup.

En guise de conclusion

En 450 avant Jésus-Christ, les Grecs pensaient que le monde était petit et plat. Le géographe, philosophe et mathématicien Ératosthène a montré deux siècles plus tard qu’il n’en était rien, qu’il était très vaste et sphérique et que c’était le monde grec qui était petit. A l’exception de quelques individus comme Alexandre le Grand, on a cependant continué à vivre dans un ancien monde, petit et plat, jusqu’à Christophe Colomb, qui a tout fait basculer. Les politiques, c’est pareil : ils se démènent dans un monde qui n’existe pas.
Thierry Crouzet

A travers la “révolution” en cours, le numérique implique une refonte profonde des relations sociétales (relation à soi, aux autres, à l’espace, au temps, au vécu) et en particulier une refonte des schémas relationnels entre deux types d’acteurs : les internautes d’une part et leurs représentants territoriaux (les institutions et collectivités) de l’autre. Cette refonte sera accélérée ou au contraire ralentie par les agents agissants, selon que leur attitude sera positive ou négative au regard de ce bouleversement. L’exemple est frappant aux Etats-Unis où, selon Sascha Meirath, “parmi les responsables de Washington il y a encore des gens formés pendant la guerre froide qui rêvent de tout bloquer et de tout surveiller, mais il y a aussi des jeunes arrivés avec Obama qui sont partisans de la transparence et de la liberté d’expression”. On a donc bien là deux types opposés d’agents agissants, animés de motivations contraires. Avec, entre les deux, tout un ensemble d’agents balançant d’une attitude à une autre selon leurs stratégies individuelles.

Quand on regarde avec un peu d’attention ce qui se dit dans le monde numérique (réseaux sociaux, acteurs de la filière, lieux de débats, listes de diffusion) il n’est pas très difficile de relever les régularités émises, ces choses qui reviennent de façon récurrente, concernant l’administration. Ringarde. Dépassée. Inutile. Inadaptée. De toutes ses missions, on peut presque dire que seules les plus coercitives, donc les plus négatives, sont perçues comme effectives, efficientes, opérationnelles, ayant du sens. L’interdiction administrative, par un Maire ou par un Préfet, des “apéros géants Facebook” en est un excellent exemple. Quelles que soient les raisons invoquées (sécurité le plus souvent) ce qui est ressenti, au-delà de cette diction, c’est que ces nouvelles formes de socialisation que permettent ces outils (regrouper massivement et instantanément des personnes ne se connaissant pas mais toutes animée d’un projet commun, faire une méga-fête) est sur-exposée aux interdictions, aux stigmatisations, à la coercition, et qu’à partir de là un sentiment d’injustice, d’incompréhension, puis bientôt de victimisation peut légitimement se développer, accompagné d’un fort ressentiment anti-administratif.

On n’est pas là, avec ce ressentiment anti-administratif, dans une version moderne de Poujadisme. Le Poujadisme né dans les années 60 était un mouvement anti-administratif mené par un groupe particulier de l’espace social s’estimant — à tort ou à raison, c’est pas la question — politiquement sous-représenté et fiscalement sur-exploité. Rien de tout ça ici. Ce qui est énoncé là, c’est l’inadéquation (un gap, un fossé grandissant) entre la réalité des choses telles qu’elles sont dites et celle des choses telles qu’elles sont vécues ; on n’est donc pas dans un schéma classique de lutte politique où un certain groupe bataille pour être reconnu pour ce qu’il est et exiger en retour une “sanctification weberienne” par la reconnaissance de ses droits, de son statut, de ses prérogatives, mais dans un schéma assez inédit, plutôt novateur dans sa forme, où la demande ne porte plus sur la reconnaissance du groupe par le dispositif administratif mais exactement l’inverse : que l’administration soit “resanctifiée” (reconnue pour ce qu’elle devrait être, un outil porteur d’énergie, de dynamisme, de projets et d’avenir) par les acteurs sociaux, et plus seulement un outil coercitif. Si c’est cette dernière vision qui prévaut actuellement, allant jusqu’à oblitérer toutes les autres missions, jusqu’à faire oublier qu’elles existent, c’est peut-être parce qu’elles s’exercent justement sur un territoire physico-administratif qui ne corrèle plus avec ce territoire social dans lequel les êtres se meuvent de plus en plus. Tout le sens du web social, de l’hybridation des territoires, et finalement du numérique comme service public est de ressouder ces entités, de resserrer les liens distendus, et de réintroduire ainsi une légitimité démocratique à nous représenter tels que nous sommes devenus… et non plus tels que nous étions autrefois. Nous aurons, chacun sur son territoire, l’administration numérique qu’on mérite.

L’ordre symbolique repose sur l’imposition à l’ensemble des agents de structures cognitives qui doivent une part de leur consistance et de leur résistance au fait qu’elles sont, en apparence au moins, cohérentes et systématiques et qu’elles sont objectivement accordées aux structures objectives du monde social.” écrivait encore Pierre Bourdieu. Ce sont ces mêmes structures objectives du monde social qui changent de nature avec la révolution en cours.

Ça se fera avec ou sans nous. On peut ne pas aimer le monde numérique qui s’annonce, mais on ne peut pas faire qu’il n’arrive pas.